Top 20 des pochettes les plus marquantes de l’année 2019


Kendrick Lamar en 2015Club Cheval en 2016Lomepal en 2017, Deena Abdelwahed en 2018… et en 2019 ? Comme tous les ans, Néoprisme vous dévoile son classement des vingt pochettes les plus marquantes de l’année.

20. FKA Twigs x Matthew Stone — MagdaleneYoung Turks

Comme recouverte d’une terre séchée, FKA Twigs pose, désincarnée, les yeux pigmentés et la peau comme ébauchée, meurtrie par les traces du pinceau qui aurait servi à lui appliquer la couleur dessus. Plus dérangeant encore, la texture qui la recouvre semble solide, comme un moule, une carcasse. Même la chevelure de la chanteuse, détail toujours marquant de complexité et de perfection — à l’image de sa musique —, n’y échappe pas : tressés, ses cheveux forment un discret serpent, probablement une référence biblique, pour invoquer la figure chrétienne de Marie-Madeleine qui donne son nom à l’album.

19. Toro y Moi x Harry Israelson – Outer PeaceCarpark Records

L’Américain Toro y Moi a choisi de se faire photographier, afin d’illustrer son album Outer Peace, aux côtés des instruments et du matériel qui ont permis à cet album de prendre vie : des synthétiseurs, surtout, et un ordinateur dont jaillit la lumière (divine ?) sont ainsi disposés autour de l’artiste plongé, à l’instant où la photo est prise, en pleine session de travail. Et la lumière fut.

18. Mono x Ahmed Emad Eldin x Jeremy Devine – Nowhere Now HereTemporary Residence Limited 

Avec cette pochette ténébreuse et lumineuse qui illustre Temporary Residence Limited, c’est toute la musique de Mono, marquée par un post-rock longiligne, qui se trouve résumée en une seule image : un nuage épais de noirceurs et de vents qui abouti, bien souvent, vers un éclat de blanc et l’apaisement ultime. C’est que l’on peut décider de ne voir que la noirceur du monde. On peut aussi décider de poser l’œil, plutôt, sur ce néon lumineux qui, même dans les tempêtes les plus violentes, persiste toujours, et offre un ultime repaire aux navires qui se croyaient, jusqu’alors, perdus pour de bon…

17. Croatian Amor x Amitai Romm — IsaPosh Isolation

Après avoir exploré les sombres rivages d’une musique électronique expérimentale des plus organiques sur son précédent album (le très bon Love Means Taking Action, paru en 2016), Croatian Amor a dépeint cette année l’ambiance d’un monde post-apocalyptique, dont les intelligences artificielles sembleraient être les derniers vestiges. Inspiré par le livre de Michel Serres La légende des anges, le concept du disque est mis en image par l’architecte danois Jan Søndergaard, improvisé designer le temps d’un artwork. Celui-ci montre un disque scindé, avec une précision chirurgicale, en six parties distinctes, et dont le centre porte les stigmates d’une brûlure, comme pour signifier le trauma passé. Une image pourtant apaisante, qui fait écho à la dimension synthétique, presque industrielle, de l’album.

16. SebastiAn x Jean-Baptiste Mondino — ThirstEd Banger Records / Because Music

Après s’être langoureusement embrassé lui-même sur l’artwork absolument culte de Total, SebastiAn s’inflige une correction qu’il n’est pas près d’oublier sur celui de Third (signé par le très célèbre photographe français Jean-Baptiste Modino), qui se trouve ainsi être son exact opposé. « De l’amour à la haine [de soi ?], il n’y a qu’un pas » ?

15. C Duncan – HealthFat Cat Records

Depuis la parution de son premier album, Architect, l’Écossais Christopher Duncan (alias C Duncan) édifie non seulement le son pop, synthétique, intime et folk de sa musique, mais également l’image, colorée, minimale et picturale de ses artworks, association viscérale qu’il n’envisage, à aucun moment, de confier à un autre. Afin d’illustrer Health, le chanteur et multi-instrumentiste envisage une image qui se rapproche davantage des piscines de David Hockney que des murs en brique de Glasgow, là d’où il est originaire. « Je suis un grand fan d’Hockney, et je suppose que cette admiration vient de filtrer à travers mon œuvre ! », nous dit-il ainsi.

14. Tender x Hollie Fernando – Fear of Falling AsleepPartisan Records

Évoquer les instants, doux et dangereux, qui précédent la bascule vers le sommeil, léger ou profond, et vers la déconnexion sensorielle quotidienne : c’est la thématique centrale de Fear of Falling Asleep (« la peur de s’endormir » en français), du duo londonien Tender, un titre qui a le mérite de cerner correctement le propos, et dont la pochette se trouve tout aussi limpide. Looking for Morphée ?

13. Chromatics x Johnny Jewel — Closer To GreyItalians Do It Better

Signé Johnny Jewel, l’artwork de Closer To Grey met en scène Ruth, la chanteuse du groupe — la presque muse de Jewel, tant elle apparaît sur nombre des visuels de Chromatics —, au crâne symboliquement fendu et recouverte d’éclats de verre ensanglantés. Impossible, ici, de ne pas évoquer Suspiria — l’original de Dario Argento —, tant l’idée rappelle l’une des nombreuses scènes meurtrières du film. Mais le concept fait surtout écho à la démarche de Ghostface Killah, et son diptyque conceptuel Twelve Reasons To Die, véritable hommage aux slashers des années 80, mettant en scène un tueur au masque d’escrime.

12. Whispering Sons x Flor Maesen – Image[PIAS] Recordings Belgium

Après la montée – mentale, physique, psychique – il y a, le plus souvent, et à moins de rester à tout jamais tout en haut, la descente. Celle-ci peut-être coriace, déchirante, douloureuse, sordide. Ça parait être le cas ici, sur cette photo de l’artiste belge Flor Maesen utilisée pour illustrer l’album Image de Whispering Sons, groupe de cold-wave, belge là encore, dont le son suinte le tracas, la névrose et l’embarras. Dans une pièce où la faible luminosité a laissé apparaître de grandes ombres, cinq corps, sans aucun vêtement pour camoufler la peau, sont jonchés sur des matelas aux contours géométriques parfaits. La partouze / la séance de piquouse a peut-être fait des heureux dans l’instant, mais désormais, c’est le moment d’assumer. « C’est une scène aliénante, qui évoque à la fois un sentiment d’intimité et de distance », nous dit le groupe.

11. Slowthai x Andy Picton – Nothing Great About BritainMethod Records

Dans un quartier popu de la ville anglaise de Northampton, un jeune homme sans vêtements mais avec beaucoup de gouaille sur le visage pose devant l’objectif d’un photographe – Andy Picton – que l’on devine hilare. En arrière-plan, quelques habitants de la résidence où se déroule la scène ont quitté leur appartement, et gagnés le petit espace extérieur qui leur sert de balcon – sur lesquels s’affichent parfois quelques drapeaux de l’Union Jack –. C’est qu’entre les tours, le jeune rappeur Slowthai, connu dans le quartier puisqu’il y a grandi et parce que son nom commence à largement circuler au sein d’une scène anglaise qui n’a pas peur de dire tout haut ce que d’autres n’ont même pas pris la peine de penser tout bas, s’affiche, non seulement nu, mais aussi la tête coincée dans un pilori, ce dispositif douloureux pour les cervicales dans lequel, au Moyen Âge, celui qui avait fauté était affiché à la vue de tous sur une place à fort passage de la ville. Le coupable est là. Maudissez-le.

10. Efrim Menuck & Kevin Doria – are SING SINCK, SINGConstellation Records

Sur le capot, le toit, le pare-brise d’une jeep au regard arrogant, se sont écrasés une vingtaine d’oiseaux, percutés en plein vol par une force inconnue et dévastatrice qui dû les mener, en un battement d’ailes, des airs au parterre. Les volatiles sont immobiles et figés, le plus souvent sur le dos, jonchés sur la carcasse de l’imposant véhicule rouge métallisé : ils ont laissé la vie là-haut dans le ciel, et n’ont trouvé ici bas qu’une fin pathétique. Ces animaux ailés qui ont dû trouver la mort au contact d’une automobile format familial sont ainsi « mis en scène » ici au service d’un message écologiste, celui qui rappelle l’état d’une planète qui voit son écosystème faillir mais qui continue, toujours, à gaver d’essence des jeeps aux consommations importantes… 

9. dDAMAGE x Elzo Durt — Brother vs BrotherSchubert Music Publishing

L’album s’appelle Brother vs Brother ? Alors on opposera les deux grands faux frères de la scène internationale actuelle : Kim Jong-un à gauche, et Donald Trump à droite. Les deux géants politiques se font face ou plutôt, combattent ensemble pour l’occasion — pour détruire l’humanité, on peut au moins essayer de s’y prendre à deux — mais ce n’est pas devant un micro ou devant un smartphone qu’Elzo Durt a choisi de les représenter. Le dirigeant suprême de la Corée du Nord, comme le président des États-Unis, sont en effet représentés à la manière des kaijū, ces monstres qui, dans la culture populaire japonaise, incarnent une nature toute-puissante opposée à une humanité débordée par le danger qui se présente aux portes de ses villes. C’est signé Elzo Durt, un habitué des pages de Néoprisme, et c’est parfait.

8. Francis Lung x Julien Gorgeart x DR ME – A Dream Is UMemphis Industries

D’un lit défait par une nuit sans doute un peu agitée, un corps s’extirpe, aérien et léger. En lévitation, et inscrit dans une ambiance légèrement brumeuse, il quitte ce matelas qui, quelques instants auparavant, accueillait sa masse musculaire, osseuse, sanguine, afin de s’élever plus haut, vers les cieux ou autre part. Métaphore de la mort qui, dans certaines croyances religieuses ou spirituelles, emmène l’âme loin de son enveloppe corporelle le jour venu, ou plus sûrement, compte tenu de l’objet qu’il illustre (l’album de Francis Lung, nommé A Dream Is U) métaphore du moment qui projette l’esprit, en veille, vers le monde incertain et tangible des rêveries nocturnes, cette peinture que l’on croirait d’abord photographique est l’œuvre de Julien Gorgeart, français à la peinture « hyper réaliste ».

7. Marble Arch x Agence 1983 – Children of the SlumpGéographie

Cette voiture-là a connu jadis un accrochage dont elle porte encore la trace. Le phare arrière gauche a dû être rafistolé avec Scotch et bouts de plastoc pour ne pas être intégralement changé, et évoque l’allure d’un grand accidenté pas tellement soucieux de son apparence extérieure. Quartier Olympiades, à Paris Yann Le Razavet y habite, loin de ses Côtes-d’Armor natals, et y a croisé pendant longtemps cette Mercedes esquintée, qui porte en elle ce charme inhérent aux choses, et aussi aux êtres, que la vie a décidé de marquer d’une trace indélébile. Sur le coffre, à la recherche d’un artwork pour illustrer le second album de son projet Marble Arch, il a fini par déposer un bouquet de roses couleur lilas – la couleur que choisissent, lorsqu’ils ont le sens du symbole et celui des fleurs, les admirateurs secrets qui souhaitent se manifester -, et à shooter ce tableau photographique associé désormais à un nom, celui de Children of the Slump, soit « Enfants de la Crise ».

6. Blanck Mass x Alex de Mora – Animated Violence MildSacred Bones Records

Adepte de pochettes de disques dérangeantes et obscènes et habitué de nos classements de fin d’année, le producteur Blanck Mass, récidive sur Animated Violence Mild, et va cette fois-ci chercher ses références dans les fondamentaux bibliques. Ève a déconné, et chez Blanck Mass, via la photo d’Alex de Mora (déjà auteur de celle de Dump Flesh), on a choisi de représenter le moment où tout bascule, en mettant en scène sur le visuel une main aux ongles rouges (les mains pourraient aussi bien être celles d’Adam, ceci dit) saisissant une pomme qui vient tout juste d’être croquée. Maintenant, place à la terre des pêchés.

5. Andrew Bird – My Finest Work YetLoma Vista Recordings

La Mort de Marat de Jacques-Louis David (1793), loin de la France de la fin du XVIIIe siècle, est le modèle qu’a choisi Andrew Bird, Américain folk et pop, pour le visuel de son nouvel album, My Finest Work Yet (littéralement, vous avez bien compris, « Mon plus beau travail à ce jour »…) Andrew Bird en plein délire mégalo (ou est-il simplement question d’absurde ?), qui a donc posé devant un objectif le représentant, lui aussi dans un bain, la mine non pas défunte mais en tout cas bien loin d’ici, la mise en scène photographique en tout points semblables à celles, picturales, de David.

4. The Murder Capital x Matt de Jong – When I Have FearsHuman Season

Deux silhouettes dans la brume, ou peut-être dans une tempête, conséquente directe d’un phénomène naturel menaçant et qui pourrait bien emporter, sur son chemin, tout ce qui se tient actuellement debout. Deux silhouettes mais une seule forme, quasiment compactes et fusionnées, car ces formes, humaines, se sont blotties l’une contre l’autre, protégées des éléments extérieurs par un bout de tissu (parka, K-Way, serviette, on ne sait pas trop) autant que par la chaleur, humaine encore, cette promiscuité des corps qui ne réchauffe pas simplement lorsque l’air est frais dans le dehors. C’est que lorsque la peur domine, c’est vers l’épaule de l’autre que l’on se dirige. Sur cette pochette sublime qui cite Matisse, The Murder Capital rappelle qu’il y eut, pour eux, beaucoup de peine et de douleur au moment de la confection de cet album-là. Et que c’est en se serrant les coudes qu’il est plus facile, et même après une lourde chute, de se relever.

3. Pharmakon x Caroline Schub – Devour —  Sacred Bones Records

Être contraint à l’isolement, mental et ou physique. Avoir les idées qui se perdent, qui se mutilent et s’effacent. Partir loin de son propre soit, ou s’en rapprocher plutôt, au plus près, et ne plus être conscient que de sa propre envie de destruction. Se faire mal pour cesser d’en faire, et pour moins avoir la possibilité d’en faire. Toujours astucieuse et bien entourée – ici, de l’artiste visuelle Caroline Schub – Pharmakon figure ainsi l’album Devour (« Dévorer » en français) avec l’image d’une femme – c’est sans doute elle-même – en train, justement, de dévorer un moulage en plâtre de son propre visage. L’image est terrifiante, cathartique, lugubre, et témoigne une fois encore d’une obsession très nette chez Margaret pour ce qui touche à la mise à mal de sa propre personne. L’ambiance est au chaos, et au cerveau qui brûle sous l’impact des flambeaux.

2. Weyes Blood x Brett Stanley – Titanic RisingSub Pop

Pour la première fois chez Weyes Blood, l’esthétique rétro, qui caractérise le travail d’artistes qui ont fait de la bedroom pop leur marque de fabrique, est de mise. Après son Front Raw Seat to Earth en 2016, troisième album qui l’a révélée au grand public, la Californienne Natalie Mering revient avec Titanic Rising, un magnifique disque, intemporel et actuel, à l’image des idées que soulève l’atmosphère d’une chambre d’enfance. Pas étonnant, donc, de la retrouvée submergée — littéralement — dans un univers aux multiples références — les siennes — dans lesquelles elle baigne. Une photo de son père se cacherait dans les posters visibles derrière elle, et le tout baigne sous l’eau, élément adéquat pour souligner tout cet univers, à la fois connu de tous et plein de mystères — pour l’océan et les inexplorables fonds marins —, qui cause fascination et effroi. De la même manière, l’immersion apporte une image forte : c’est tout le corps de Natalie Mering qui est plongé dans cette chambre, où tout est ralenti et flottant. 

1. Kristin Anna x Ari Magg – I Must Be The Devil — Bel-Air Glamour Records

En 1968, le label anglais Track Records, et contre l’avis de Jimi Hendrix lui-même — qui avait coché la case de la traditionnelle photo de groupe pour la pochette —sort l’album Electric Ladyland, ornementé d’un visuel représentant 19 jeunes femmes nues sur fond noir. La photo est signée David Montgomery, dont on dit qu’il paya les hôtesses d’un bar local afin de poser nues… Censure, scandale…et succès, pour un album qui fait, aussi, parler de lui grâce à ce témoignage ostentatoire d’un machisme bien ordinaire. En 2019, l’Islandaise Kristin Anna prend le contre-coup de ce disque-là en même temps que le pouls d’une génération qui a décidé de lutter, enfin, contre les saletés imposées par le patriarcat. En 2019, et sur une pochette qui reprend tous les codes de celles que livrait Hendrix cinquante années plus tôt, ce sont à ses côtés de beaux garçons, esthètes aux teints printaniers, qui trônent dénudés à ses côtés. Elle, et afin de faire référence, cette fois, au Déjeuner sur l’herbe de Manet (où il n’y avait que la fille qui, alors, était nue), est la seule qui se trouve vêtue dans ce tableau magnifiquement shooté par la photographe Ari Magg. Il fallait que cette pochette existe un jour. Merci à Kristin Anna de l’avoir pensé.

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