Andrew Bird – My Finest Work Yet


« Prends ton pinceau, il te reste encore un tableau à faire », lance l’orateur François Élie Guirault à Jacques-Louis David, au moment où l’on débat, à la Convention, de l’assassinat tout frais du journaliste montagnard Jean-Paul Marat. « Oui, je le ferai », répond David, conscient, déjà, du rôle qu’il doit jouer pour la Nation, et déjà, pour l’Histoire.

Le Grand Bain

« L’Ami du Peuple », comme on le nomme au sein d’une France sur le point de mettre sous l’impulsion de Robespierre et des Montagnards, « la Terreur  à l’ordre du jour » (5 septembre 1793), vient de vaciller sous les coups de poignards de Charlotte Corday, sympathisante girondine qui terminera bientôt, à son tour, la nuque sous la lame de la guillotine. Et c’est naturellement à David, peintre hyper politisé (sympathisant de Robespierre, de Saint-Just et de Danton, il siégera même au Comité de sûreté générale) d’une Révolution que sa peinture a déjà, en 1793, largement célébré (il a commencé la peinture du Serment du Jeu de paume, ou cet hommage, disparu, au député Le Peletier de Saint-Fargeau), que revient l’honneur et le devoir de rendre hommage à Marat.

Jacques-Louis David – La Mort de Marat (1793)

Devenu, au moment de l’achèvement du tableau fin 1793, et aujourd’hui encore, l’un des symboles de la Révolution française, La Mort de Marat met en scène le révolutionnaire, qui fut aussi médecin et journaliste, quelques instants après son assassinat, la plume et la feuille de papier encore tenues dans des mains qui n’ont pas encore voulu s’ouvrir devant l’Éternel. C’est dans son bain, qu’il ne quittait plus afin de soigner une tenace (et sans doute mortelle) maladie de la peau que la Caennaise Charlotte Corday est venue assassiner Marat ; c’est alors dans son bain que David, chef de file des Néoclassiques français du XVIIIe siècle, a choisi, afin de coller, cette fois, au réel, de le représenter. Semblable, dans sa posture et grâce à la noblesse de ses traits, aux peintures que l’on faisait jadis du Christ sur sa croix, Marat est peint comme le martyre d’une Révolution qu’il aura défendu, dit David à travers cette œuvre, jusque dans ses tout derniers instants.

Andrew comme Marat

La Mort de Marat, loin de la France de la fin du XVIIIe siècle, c’est le modèle qu’a choisi Andrew Bird, Américain à la quinzaine d’albums et dont le son, depuis ses débuts avec le groupe Bowl Of Fire, oscille entre folk épuré et pop tendre (y trainent souvent des orchestrations aux violons, le garçon jouant de l’instrument depuis ses quatre ans…), pour le visuel de son nouvel album, My Finest Work Yet (littéralement, vous avez bien compris, « Mon plus beau travail à ce jour »…) Andrew Bird en plein délire mégalo (ou est-il simplement question d’absurde ?), qui a donc posé devant un objectif le représentant, lui aussi dans un bain, la mine non pas défunte mais en tout cas bien loin d’ici, la mise en scène photographique en tout points semblables à celles, picturales, de David.

Reste la question du sens qu’il convient de donner à cette association. Andrew Bird, homme cultivé et certainement bien renseigné, sait sans doute que Marat, lorsqu’il tomba en 1793, était alors au sommet de sa gloire, et que sa mort fut accueillie à Paris, épicentre de la Révolution française, comme une tragédie absolue. Ses cendres furent déposées au Panthéon (avant d’y être retirées très vite, mais passons), un immense défilé veilla sa dépouille lors d’une cérémonie organisée par David, des statues reprenant la figure de « L’Ami du Peuple » furent érigées un peu partout en France. Andrew Bird, qui vient donc de livrer, selon ses mots à lui, son « plus beau travail à ce jour », considère-t-il désormais qu’il pourra lui aussi, quoi qu’il arrive, partir en paix loin d’ici, le sentiment du devoir accompli ? Laissons l’idée voler un peu.

Le son

Trois ans après l’album Are You Serious (2016), Andrew Bird revient avec un disque qu’il considère comme le plus grand de toute sa discographie, certitude complexe à contester compte tenu de l’ampleur de celle-ci, et compte tenu du fait qu’Andrew Bird a bien le droit de penser ce qu’il veut de sa propre discographie. Que cet album soit le meilleur, le pire, ou rien de tout ça, il s’avère en tout cas que My Finest Work Yet met en avant un songwriter quasiment politique (le morceau « Bloodless » est écrit au moment de l’élection de Donald Trump) et inspiré, sur ce coup-ci, du jazz et du gospel des années 1960, et que l’album en question est effectivement très bon. Certains instants, comme ceux de « Sisyphus », restent également sacrément en tête. C’est qu’Andrew Bird sifflote beaucoup, au moins autant que quelqu’un qui se trouverait, enfin, tout à fait au point avec lui-même…

Andrew Bird (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / YouTube)

Andrew Bird, My Finest Work Yet, 2019, Loma Vista Recordings

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