Croatian Amor x Amitai Romm — Isa


Comme nombre de productions issues d’Europe scandinave, les albums édités par le label Posh Isolation reflètent une esthétique glaciale. À l’image de la musique de Björk – particulièrement Homogenic et Vespertine –, The Knife ou Jenny Hval, on trouve chez le danois Croatian Amor une artificialité presque industrielle, ou du moins chirurgicale, toujours, cependant, à l’orée d’une dimension organique, très émotionnelle. Peut-être l’exemple le plus parlant de cette antithèse – qui décrit au mieux son travail – se trouve dans le précédent album du producteur, l’excellent Love Means Taking Action, paru en 2016, dont certaines pistes (notamment le morceau éponyme, ou le track « Reality Summit »), au même titre que son artwork même, font appel à une imagerie profondément somatique.

Une dualité subtile que Croatian Amor cultive et maîtrise à la perfection, tenant pour preuve une discographie tentaculaire, aux albums édités sous différents alias – signés, entre autres, de son vrai nom, celui de Loke Rahbek, ou issus de collaborations avec le DJ Varg

Prophétie apocalyptique

Figure très prolifique et méticuleuse donc, Rahbek a fait paraître cette année sur son propre label Isa, dernier ouvrage issu de son patronyme le plus sentimental. Conceptuel, le disque est inspiré du livre du regretté philosophe français Michel Serres, La Légende des anges ; récit prophétique et pragmatique d’une société de la communication, théorisée au cours du dialogue de deux personnages fictifs, théorisant la notion de réseaux par la métaphore des anges, éphémères figures porteuses de messages.

De son côté, le producteur décrit son album comme « le récit écœurant d’une communication virtuelle et de l’apocalypse programmée, « Isa » invoquant une figure messianique dans laquelle il serait difficile ne pas voir une représentation de Jésus, le nom d’Īsā (ou ‘Isa ibn Maryam) étant une appellation coranique du Christ.

Pour mettre en images des thèmes aussi profonds, Rahbek a fait appel au minimalisme de l’artiste danois Amitai Romm – là où Nick Cave a préféré, au sein de son dernier album aux nombreuses références religieuses, un imaginaire très ancré dans les références bibliques.

La forme métallique circulaire au centre de la pochette est en fait une installation du plasticien scandinave, un diptyque sobrement nommé « Parable (1-2) », exposé au musée Bianca D’Alessandro de Copenhague, dans le cadre de l’exposition How shall the sea be referred to. La photographie de l’artwork, prise par l’architecte – lui aussi danois – Jan Søndergaard, se focalise donc sur une des pièces de la série de l’artiste, dont le portfolio présente d’autres créations.

Scindée en six parties égales, la parabole – qu’on confondrait volontiers avec un disque, inscrivant ainsi Isa aux côtés de Yeezus et Aleph dans la liste des albums illustrés par leur format — porte en son centre les stigmates de méticuleuses brûlures, comme pour rappeler les stridentes déformations (synthétiques et vocales) qui composent l’album.

Au vu de la nature très froide du travail de Romm, pas de surprise à voir une de ses œuvres illustrer un album de Croatian Amor, la question de l’altération matérielle et psychique semblant être au cœur de l’imaginaire des deux artistes. Autre point commun, et pas des moindres, le thème de l’organique, du corporel – que l’on sait déjà cher au musicien, qui décrivait sobrement son dernier album comme « douze morceaux de musique électronique très humaine » – dispose d’un intérêt particulier dans la démarche du plasticien.

Celui-ci a installé, dans le cadre d’une exposition au Kunstmuseum Bonn, en Allemagne l’an dernier, un système de filtration de sueur humaine, retenue dans des petits conteneurs, versée goute après goutte dans deux piles de vêtements disposées sur le sol. L’idée, selon le site Artspace et d’après l’artiste lui-même, serait de figurer la corporalité en l’absence d’un corps, l’installation représentant « la formation corporelle d’un organisme synthétique vivant devant encore trouver sa peau ». Une obsession de la dualité organique/synthétique également transversale à l’œuvre de Croatian Amor, dont le travail sur les textures électroniques et la déformation des voix humaines, s’inscrit dans le même registre.

Amitai Romm x Kunstmuseum Bonn — Dorothea Von Stetten Art Award (2018)

Le son

Musicalement, Isa ne dépayse pas les connaisseurs de la musique de Loke Rahbek. Confrontant sonorités angéliques et industrielles, beats sourds et samples stridents, l’artiste livre un album lunatique, dont les thèmes conflictuels de communication, d’échange et de virtualité, de réalité, constituent le fond. Seule la certitude d’un apocalypse, peut-être même déjà passé, subsiste ; une inévitable fin dont les (futurs) vestiges questionnent la notion de vivant : ces voix autotunées, parasitées, semblent être les dernières traces de l’humanité, effacée derrière elles. Une subtile gestion de ce discours eschatologique lui confère une dimension noble, jamais moralisatrice, même plutôt pleine d’espoir et de rédemption.

Croatian Amor (Bandcamp / Facebook / Instagram)

Amitai Romm (Site officiel)

Croatian Amor, Isa, 2019, Posh Isolation, 34mn., artwork par Amitai Romm et Jan Søndergaard.

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