Slowthai x Andy Picton – Nothing Great About Britain


Dans un quartier popu de la ville anglaise de Northampton (Midlands de l’Est, 200 000 habitants), un jeune homme sans vêtements sur le corps mais avec beaucoup de gouaille sur le visage pose devant l’objectif d’un photographe – Andy Picton – que l’on devine hilare. En arrière-plan, quelques habitants de la résidence où se déroule la scène ont quitté le confort, relatif, de leur appartement, et gagnés le petit espace extérieur qui leur sert de balcon – sur lesquels s’affichent parfois quelques drapeaux de l’Union Jack – attirés par ce qui se trame en contrebas. C’est qu’entre les tours, le jeune rappeur Slowthai, connu dans le quartier puisqu’il y a grandi et parce que son nom commence à largement circuler au sein d’une scène anglaise qui n’a pas peur de dire tout haut ce que d’autres n’ont même pas pris la peine de penser tout bas (Jason Williamson de Sleafords Mods n’est pas loin), s’affiche, non seulement nu, mais aussi la tête coincée dans un pilori, ce dispositif douloureux pour les cervicales dans lequel, au Moyen Âge, celui qui avait fauté était affiché à la vue de tous sur une place à fort passage de la ville.

Anarchy in the UK

Alors, Slowthai a-t-il fini ici, dans la position de celui que l’on humilie et dont la mise en scène est censée dissuader les autres d’agir en dehors des règles, pour avoir réclamé, à sa manière, la couronne d’Angleterre, ce qui, traditionnellement parlant, ne se fait pas tellement ? Dans le clip de « Nothing Great About Britain », qui a donné son nom à cet album et qui aurait difficilement pu mieux résumer l’affaire – il s’agit de railler, avec une plume acérée et très drôle, une société anglaise qui réclame le Brexit et le retour à l’isolationnisme, néglige ses classes populaires et se prend encore pour l’une des grandes patronnes du monde -, le rappeur circule en effet armé d’Excalibur, l’épée qui fera roi celui qui la retirera du rocher, une épée avec laquelle il commence déjà même à anoblir quelques types de son quartier… Ajoutons à cela les quelques mots doux adressés à Queen Elisabeth II à la fin du morceau (« I tell you how it is, I will treat you with the utmost respect Only if you respect me a little bit Elizabeth, you cunt »), et on obtient le profil parfait de l’hérétique insoumis destiné à se retrouver aux fers, l’horizon assombri.

Conscient – et fier – de la portée outrageuse de ses actes, le jeune anglais (il est né en 1994) prend ainsi un plaisir malin à se mettre en scène comme le saltimbanque chez qui on supprime la possibilité de nuire. Mais l’image de Slowthai sur le pilori, car ce disque-là ne parle pas que de son nombril à lui, c’est aussi une manière de dire l’état d’une société anglaise enfermée dans ses propres incertitudes et entre ses propres craintes. God save the Queen ?

Le son

Un petit quelque chose du phrasé d’Eminem, une ascendance marquée avec quelques ancêtres britanniques qui n’avaient pas l’habitude de se faire marcher sur les Dr. Martens -des Sex Pistols, à Clash, de The Fall à, plus récemment, Sleafords Mods -, Slowthai crache du feu sur les braises d’une Angleterre en plein bouleversement Brexit, et propose, avec un objet au titre évocateur – Nothing Great About Britain -, le disque qu’il faut pour parader contre la grisaille : de l’humour, de la tendresse, de la rage. 

Slowthai (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram)

Slowthai, Nothing Great About Britain, 2019, Method Records, 52 min., artwork par Andy Picton (project manager), Sonni Wibaut et Tom Griffiths (production assistant)

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