Pharmakon x Caroline Schub – Devour


Le corps plein d’asticots en train de s’agiter en nombre au niveau de son entrejambe, sur la pochette de son premier album, Abandon (2013). Le corps, encore, où l’on a posé des organes d’animaux sans vie et que l’on trouve habituellement plutôt au sein d’une boucherie, afin de symboliser une opération qu’elle dut subir en urgence, sur la pochette du deuxième, Bestial Burden (2014). Des corps, décidément et sur la pochette de Contact (2017), qui s’entremêlent cette fois, lubrique et humide, et des mains qui se posent, nombreuses et baladeuses, sur un visage jouisseur, celui de Pharmakon, new-yorkaise qui porte sur ses papiers d’identité le nom de Margaret Chardiet et qui est devenue spécialiste, en douze années d’existence (son premier EP sort en 2007 en auto édition), d’une iconographie trash, toxique et choquante qui cherche, à tout prix mais avec une finesse bien dosée, à attirer l’œil quand il ne s’agit pas, car on n’est pas tous égaux devant ce genre d’images, à le faire se révulser.

Cet album est dédié à toutes les personnes perdues dans leur propre effondrement

Pharmakon

« Cet album est dédié à toutes les personnes perdues dans leur propre effondrement, toutes celles qui ont été institutionnalisées ; que ce soit en prison, établissement psychiatrique, ou centre de désintoxication. Je l’ai fait pour toutes ces personnes ostracisées et isolées par un tout qui les broie vivantes dans un système de castes auto-cannibales. Ici, où les martyrs, esclaves, et boucs émissaires ne sont pas éradiqués, mais simplement nommés autrement. »

Être contraint à l’isolement, mental et ou physique. Avoir les idées qui se perdent, qui se mutilent et s’effacent. Partir loin de son propre soit, ou s’en rapprocher plutôt, au plus près, et ne plus être conscient que de sa propre envie de destruction. Se faire mal pour cesser d’en faire, et pour moins avoir la possibilité d’en faire. Toujours astucieuse et bien entourée – ici, de l’artiste visuelle Caroline Schub, qui a aussi signé un trailer malade à l’occasion de la sortie de l’album chez Sacred Bones Records – Pharmakon figure ainsi l’album Devour (« Dévorer » en français) avec l’image d’une femme – c’est sans doute elle-même – en train, justement, de dévorer un moulage en plâtre de son propre visage. L’image est terrifiante, cathartique, lugubre, et témoigne une fois encore d’une obsession très nette chez Margaret pour ce qui touche à la mise à mal de sa propre personne (elle explorait par exemple, sur Contact, ses pulsions suicidaires récurrentes depuis la petite enfance), et plus globalement, pour la propension qu’ont les humains et les humains à se précipiter vers leur propre destruction. L’ambiance est au chaos, et au cerveau qui brûle sous l’impact des flambeaux.

Le son

À écouter d’une traite et sans interruption, le nouvel album de Pharmakon est, cette fois encore, habité par une violence dangereuse et par une esthétique qui passe par le bruitisme électronique (quelques mélodies se perdent, mais il faut bien les chercher) pour symboliser un esprit qui ne va pas forcément très bien. Les cinq morceaux de ce disque, étalés et longilignes, sont composés, chacun, afin de faire écho à une face différente du deuil, et explorent l’anthropophagie sociétale d’une humanité qu’on ne respecte, ici, pas beaucoup.

Pharmakon (Bandcamp / Facebook)

Caroline Schub (Instagram)

Pharmakon, Devour, 2019, Sacred Bones Records, artwork par Caroline Schub

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