Marble Arch x Agence 1983 – Children of the Slump


Cette voiture-là, habillée d’un blanc sale ou d’un gris à-peu-près propre, a connu jadis un accrochage dont elle porte encore la trace. Le phare arrière gauche, qui ne fonctionne sans doute plus très bien, a dû être rafistolé avec Scotch et bouts de plastoc pour ne pas être intégralement changé, et évoque l’allure d’un grand accidenté pas tellement soucieux de son apparence extérieure. La carrosserie a morflé, elle aussi (pas autant que celle des Mémoires Vives de Grand Blanc, certes), mais pas au point, là encore, d’entamer des travaux de réfections trop importants (et trop couteux). Ça sent tout simplement le créneau mal assuré, cette histoire-là. Quartier Olympiades, à Paris (l’une des trois pointes du « triangle de Choisy », c’est-à-dire le « quartier chinois » du XIIIe arrondissement), Yann Le Razavet y habite, loin de ses Côtes-d’Armor natales (il est originaire de Lannion), et y a croisé pendant longtemps cette Mercedes esquintée, qui porte en elle ce charme inhérent aux choses, et aussi aux êtres, que la vie a décidé de marquer d’une trace indélébile. Sur le coffre, à la recherche d’un artwork pour illustrer le second album de son projet Marble Arch, il a fini par déposer un bouquet de roses couleur lilas – la couleur que choisissent, lorsqu’ils ont le sens du symbole et celui des fleurs, les admirateurs secrets qui souhaitent se manifester -, et à shooter ce tableau photographique associé désormais à un nom, celui de Children of the Slump, soit « Enfants de la Crise », le nom de ce nouvel album. Un artwork dont Yann nous décrit l’histoire et les enjeux, ci-dessous :
Children of the Slump est mon deuxième album. Il est plus coloré, plus réfléchi. Pour ce second disque, j’ai essayé de faire évoluer les sons, les ambiances et d’assumer de manière plus forte le mélange de mes influences. Il y a là toujours une association entre la mélancolie, la pop, les souvenirs et l’onirisme. La réflexion sur l’artwork arrive souvent en fin de processus de création. Même si je me nourris en permanence de ce que je vois, de ce que j’écoute, c’est vraiment une fois l’album terminé que j’essaye de mettre une image dessus.
Le travail sur la pochette (…) comme un chemin sinueux Yann Le Razavet
Le travail sur la pochette de l’album a été un moment assez long, hasardeux, comme un chemin sinueux. C’est un exercice particulier car elle doit en quelque sorte résumer physiquement ce que suggère la musique. Il y avait plusieurs critères auxquels je tenais : – l’esthétique pure (pop, couleurs etc.) – une dédicace, un clin d’œil, en tout cas quelque chose qui me parle personnellement. – coller au maximum au mood général de l’album, de son ambiance. J’ai choisi de le nommer ainsi, Children of the Slump, car pour moi ce titre résume bien l’ambiance générale, le ton. C’est une sorte de constat. C’est également la raison pour laquelle l’album se termine par cette track… Je voulais laisser une sorte de rémanence. Je me suis toujours dit que pour cette cover, les tons et couleurs seraient à chercher autour de tout ce qui touche au rose, bleu, violet, pastel… Si on veut un exemple plus simple, quand on regarde un coucher de soleil, ce qui m’intéresse ce n’est pas le coucher en lui-même, quand tout le monde regarde l’horizon qui devient rouge flamboyant et rutilant mais plutôt le côté symétriquement opposé (EST), plus discret un peu laissé pour compte finalement. À ce moment on peut observer une super déclinaison de tons allant du rose au bleu. Je trouve que ça colle super bien avec le côté un peu mélancolique de Marble Arch. Je ne peux également nier le fait que mon quartier, mon environnement m’ont beaucoup inspiré pour la création sonore et ses ambiances, mais également pour tout ce qui est artwork, clip, photos de groupe etc. Tout est à peu près circonscrit au quartier des Olympiades à Paris. D’où ma volonté d’inclure dans la cover, un clin d’œil, un élément provenant de ce dernier.
Au départ, pour cet album j’ai beaucoup travaillé avec une vieille canette de jus de litchi (typique du quartier) cabossée que je posais ici et là comme une métaphore, la trace du passage de quelqu’un. Puis j’ai repris la recherche mais avec un vieux bouquet de roses (suite ou conséquence de The Bloom of division mon premier album). Cela ne menait pas vers quelque chose de percutant mais toujours est-il que je tenais à inclure mon quartier dans cette cover.
Marble Arch x Klervi Le Ravazet – The Bloom of Division (2014)
Avec ces couleurs ici j’ai presque la mise en scène de la désillusion d’un rêve. Yann Le Razavet
Puis un jour, j’ai enfin posé les yeux sur cette vieille voiture que je croisais presque chaque jour, qui était là comme une épave. Un peu en mauvaise état mais plutôt élégante dans sa robe grise. Je me suis dit que l’association bouquet de fleurs-Mercedes au coucher du soleil pourrait avoir quelque chose d’assez esthétique. Il y a sur cette composition une sorte de deuil « esthétisé ». La Mercedes, d’habitude véhicule un peu cliché masculiniste, de force, de réussite. Avec ces couleurs ici j’ai presque la mise en scène de la désillusion d’un rêve. Après quelques clichés, en regardant le résultat je me suis dit « ça y est ! ». C’est bizarre mais tout de suite ça me parlait. Rémi Laffitte et Nicolas Jublot de Géographie ont également validé de suite. Ça faisait bien trois mois voir plus qu’on travaillait tous dessus. J’avais donc : Ma dédicace perso, mon clin d’œil à mon quartier. Pour le côté esthétique, je trouvais que les couleurs et toutes les nuances collaient très bien à ce que je recherchais. Et le fond mélancolique qui colle à la musique est plutôt présent. Une fois la cover validée, il me restait encore beaucoup de clichés « test », de versions différentes (angles de vue, mise en scène différentes etc.) Un peu comme des B-sides finalement. On s’est de suite dit que celles-ci serviraient d’artwork pour chaque single (« I’m on my way » et « Gold ») comme une collection de déclinaisons de la cover de l’album. Pour la suite du travail graphique et la mise en page, je n’ai aucune connaissances des codes à respecter… C’est pourquoi j’ai collaboré avec Alex du Studio 1983 qui est un ami de Rémi. Il a vraiment fait un super travail, j’ai eu beaucoup de chance d’avoir pu compter sur son expertise, sa patience et sa gentillesse. Ça a été un véritable exercice d’équipe, je me suis de suite senti accompagné mais aussi porté et soutenu par toute la team.

Le son

Pour Yann Le Razavet, la sortie de Children of the Slump coïncide plutôt, et malgré le bel écho qu’avait reçu au moment de sa sortie le disque The Bloom of Division (2014), à la parution de son premier « véritable album », le premier étant plutôt considéré a posteriori comme une « une collection de démos ». D’ascendance pop, un terme auquel on pourra associer des qualificatifs pluriels – shoegaze, dream pop, noise rock, pop synthétique etc. – Children of the Slump, Marble Arch – dont un communiqué de presse rappelle qu’il est nommé en honneur du monument londonien en marbre blanc situé sur Oxford Street – parle, sur ce disque, de crise. Crise collective, certainement (le moment revient dans la bouche du monde depuis quelques années maintenant), crise individuelle peut-être aussi. Une crise qu’il s’agit donc de calmer et de modérer, comme c’est si souvent le cas, en écrivant, en posant des accords les uns après les autres, en fabriquant un album dont on se souviendra en fin d’année au moment de faire le bilan, un album magnifié par ce morceau final nommé comme un LP dont l’auteur a sans doute dû lui aussi, et à plusieurs reprises, devoir recoller ses morceaux avec un bout de scotch pour panser des plaies que l’on devine pas tout à fait refermées. Marble Arch (Facebook / Instagram / Bandcamp) Marble Arch, Children of the Slump, 2019, Géographie, photo par Yann Le Razavet et design graphique par l’Agence 1983

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