SebastiAn x Jean-Baptiste Mondino — Thirst


En 2011, en plein âge d’or de la turbine — nom donné à la pâte éphémère mais pas moins survoltée de la bande de français, de Mr. Oizo à DJ Mehdi, signés chez Ed Banger  —, SebastiAn sortait Total, un premier album dans les pas de Justice, dont le debut ✝︎ (prononcez Cross) avait mis tout le monde d’accord quatre ans auparavant. Total : le premier disque du francilien devait permettre de venir contester l’hégémonie du duo à croix.

Un pari tenu par le producteur qui livrait un album complet (vingt-deux titres pour une cinquantaine de minutes, dont des collaborations avec M.I.A, Mayer Hawthorne et Gaspard Noé pour un clip), au style funk-breaké soutenu par de mémorables vocales délicieusement criardes. Pour l’illustrer, SebastiAn faisait appel au talentueux Jean-Baptiste Mondino, photographe et réalisateur de clips, dont le palmarès compte — entre autres — des collaborations avec Björk et David Bowie. Celui-ci réalisait un intemporel montage montrant le DJ en train d’embrasser son double. Egocentrique à souhait, le procédé, jouissif, imposait l’image de SebastiAn comme absolue, dénuée de toute interférence entre lui (et lui) et le public : Total — dont le nom sonne donc logique — est SebastiAn, et rien d’autre.

SebastiAn x Jean-Baptiste Mondino – Total (2011)

Cet artwork symbolise le désir total du créateur, l’égo absolu de l’artiste qui s’embrasse et se dévore lui-même

SebastiAn

L’intéressé a d’ailleurs pris soin, à la sortie de l’album, de justifier sa démarche : « L’idée de s’embrasser soi-même représente ma vision de la démarche artistique ; une genre de blague sur la relation entre l’artiste et son égo. D’ailleurs, mes premières couvertures étaient un dessin de mon visage [réalisé par So Me, le directeur artistique d’Ed Banger et d’ailleurs derrière la vidéo du dernier single « Beograd » de SebastiAn], et c’est une idée que j’ai voulu garder sur la photo, en ajoutant quelque chose de nouveau. Quand on joue à un jeu, il faut y aller à fond ou alors ne rien faire. Alors, par exemple, même si on n’aime pas son visage, il faut l’embrasser, et même le mettre en avant ! Le choix du noir et blanc est pour se distinguer des identités visuelles, souvent colorées, qu’offre la techno. Cet artwork symbolise le désir total du créateur, l’égo absolu de l’artiste qui s’embrasse et se dévore lui-même. »

SebastiAn x So Me

Si, en 1995, Björk (qui doit d’ailleurs la mythique pochette de son Debut à Jean-Baptiste Mondino) avait déjà démocratisé le concept sur l’artwork de son single Isobel — réalisé par la Me Company, société chargée d’assurer l’identité visuelle des artiste du label One Little Indian —, dans une démarche toute aussi introspective, l’impact de l’identité visuelle de Total se fait plus ressentir aujourd’hui. Pour preuve, les récentes sorties de l’éponyme Tommy Genesis et de l’EP self*care de Sega Bodega.

L’amour et la violence

Huit ans plus tard, et après de belles collaborations — le plus souvent en tant que producteur, notamment pour Philippe Katerine et Charlotte Gainsbourg, mais aussi en tant que narrateur, le temps d’un interlude chez Frank Ocean —, SebastiAn est de retour avec Thirst. Tout aussi radical que son prédécesseur, l’artwork qui illustre ce nouvel album s’amuse à opposer le concept de l’identité visuelle que l’artiste avait adopté pour son premier disque.

Violente, en couleur et encadrée, l’image se distingue de l’identité visuelle de Total — qui disposait de tout un shooting en noir et blanc, mettant en scène le producteur et son double — pour mieux coller avec les thèmes du disque. Thirst pour la soif de vengeance, ou simplement comme besoin ? Plutôt que d’apporter des réponses, la photographie justifie chaque interprétation du titre en montrant le DJ enragé, dans un paysage désertique (d’où l’idée de soif « naturelle »). Après s’être langoureusement embrassé lui-même, SebastiAn s’inflige une correction qu’il n’est pas prêt d’oublier. « De l’amour à la haine [de soi ?], il n’y a qu’un pas », comme l’écrivait Fuzati.

Le son

Une violence qui traverse l’album dès son artwork, mais aussi rapportée par Gaspard Noé, de retour derrière la caméra pour un nouveau clip, dans la vidéo qui accompagne le morceau éponyme.

Pourtant, difficile encore d’estimer si tout l’album sera aussi violent que le laisse désirer son identité visuelle, tant chacun des singles dévoilés indique une direction différente : « Thirst » s’impose comme une intro lunatique aux inoubliables basses, comme pour marquer durablement le retour du producteur dans les esprits, tandis que « Run From Me » promet d’être le crescendo mélancolique de l’album, face au très estival et mélodique « Beograd », là où, enfin, « Better Now » incarne la ballade signant les retrouvailles avec Mayer Hawthorne.

Un brouillage de pistes dont le producteur se félicite en interview avec Manifesto XXI, expliquant que « les morceaux dévoilés ne quadrillent pas tout à fait l’album. Le premier morceau est censé te faire dire “Ah, ça va être un peu comme avant”, le second “Ah… bah non en fait” et le troisième “Attend, on comprend plus trop, ça va être quoi son album ?” ». Si l’effet, incontestablement réussi, s’étire sur tout l’album, aucun doute sur le fait que Thirst s’opposera définitivement à Total.

SebastiAn (Facebook / YouTube / Instagram)

Jean-Baptiste Mondino (Site officiel)

SebastiAn, Total, 2019, Ed Banger Records / Because Music, artwork par Jean-Baptiste Mondino

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