dDAMAGE x Elzo Durt — Brother vs Brother


Ce n’est pas la première fois que vous avez l’occasion de voir un travail d’Elzo Durt raconté sur ces pages. Intimement lié au label Born Bad, grand nom de la scène underground bruxelloise (pour ses illustrations qui dénaturent le sacré comme pour ses DJ sets frappés par le sceau de l’extrême), co-fondateur du label Teenage Menopause RDS (qu’on avait eu l’occasion d’exposer il y a deux ans au Pont Éphémère), l’illustrateur se trouve cette fois-ci accolé au dernier album de dDAMAGE, duo qui fusionne depuis quinze ans les musiques punk, hip-hop, techno, breakcore, et qui vit ces derniers mois la disparition, brutale, de Frédéric Hanak, frère de Jean-Baptiste Hanak (ils étaient donc frères). Brother vs Brother : un seul être vous manque et tout est dépeuplé, cet album devrait bien être, pour dDamage, le dernier.

Cet ultime album, c’est Elzo qui l’a illustré mais dans les faits, l’honneur aurait très bien pu revenir directement à JB lui-même. À côté de dDAMAGE et du groupe Cobra (fondé en 1984 mais que lui a rejoint en 2013), il gagne en effet son pain via le dessin, via la peinture, et via un art — « de l’outsider art, ou art brut, pour le dire très vite » — qu’il n’a jamais clairement voulu associer à sa musique, ou en tout cas, pas à celle de dDAMAGE. « J’avais une carrière solo de rock, dDash, via laquelle j’illustrais moi-même mes pochettes. Je ne l’ai jamais fait pour dDAMAGE : il me semble que le style est assez identifiable, je ne voulais pas que les gens confondent. D’où le fait qu’on s’est toujours appuyé sur d’autres personnes, Raoul Sinier surtout pendant longtemps, pour venir compléter dDAMAGE. Là pour Elzo, tout a été assez spontané ».

« JB, Elzo, vous vous êtes déjà rencontrés ? »

Quelques années plus tôt. La soirée est à Saint-Germain, et puisqu’on fête les dix ans du label, une exposition des visuels d’Elzo Durt, l’illustrateur phare de Born Bad, est organisée. C’est le vernissage, on serre des mains, on fait des bises. « JB, Elzo, vous vous êtes déjà rencontrés ? » Ça aurait pu, 1 000 fois. Mais c’est maintenant que ça se fait. « Très fan de ton boulot Elzo. Moi je joue dans un groupe de Heavy Metal, Cobra. Mais j’ai surtout un projet perso avec mon frère, plus électronique. Ça s’appelle dDAMAGE ».

Là, Elzo hallucine. dDAMAGE, il est fan depuis très longtemps, et possède tous les disques du projet, du premier paru en l’an 2000 (Reverbreak this beat down) au dernier paru en 2013 (la bande-son de Shinbô (Tu seras Sumo). « On est en préparation d’un nouvel album là. Uniquement mon frère et moi, pas d’autres collaborateurs ». « Et vous avez quelqu’un pour la pochette ? » C’est au tour de JB d’halluciner. Il vient jusqu’à Saint-Germain pour voir l’expo d’un artiste qu’il adore, et en revient avec l’artiste en question qui propose ses services pour bosser avec eux. Sur ce coup-là, le karma est bon, tout le monde est partant pour l’idée. Elzo reçoit les démos du nouveau dDAMAGE — qu’il adore —, Frédéric Hanak donne à son tour l’aval pour confier l’artwork au bruxellois, tout est acté.

Kim Kong et Donaldzilla

Une fois les bases posées et l’album dûment avancé, les deux frangins lancent une boucle, enthousiastes. Un peu trop ? « On l’a bombardé de photos qu’on avait chopées sur internet afin de lui donner une direction pour la pochette. On voulait absolument y caler une connotation politique, faire un compte-rendu de notre époque, mais avec une dose d’humour, afin d’éviter au maximum le premier degré. Se marrer un peu pour dédramatiser. On envoyait à Elzo des images de Poutine, d’Hitler, de Gandhi… Il nous a très vite recadré et nous a dit : ‘ça fait trop, je vais pas pouvoir tout mettre ! Ça va ressembler à rien votre truc !’ » Le bruxellois canalise les velléités des deux parisiens, et recentre le projet autour de deux figures. L’album s’appelle Brother vs Brother ? Alors on opposera les deux grands faux frères de la scène internationale actuelle : Kim Jong-un à gauche, et Donald Trump à droite.

Les deux géants politiques se font face ou plutôt, combattent ensemble pour l’occasion — pour détruire l’humanité, on peut au moins essayer de s’y prendre à deux — mais ce n’est pas devant un micro ou devant un smartphone qu’Elzo Durt a choisi de les représenter. Le dirigeant suprême de la Corée du Nord, comme le président des États-Unis, sont en effet représentés à la manière des kaijū, ces monstres qui, dans la culture populaire japonaise, incarnent une nature toute-puissante opposée à une humanité débordée par le danger qui se présente aux portes de ses villes. Bien souvent venus des profondeurs océaniques, les kaijū ont surtout pris la forme, depuis l’apogée du cinéma hollywoodien, de monstres géants menaçant les grandes cités du continent — Tokyo au Japon, et New York très souvent dans les versions américaines — et contre lesquels les humains doivent à tout prix s’allier pour en venir à bout. Les plus célèbres des kaijū ? Godzilla bien sûr, mais aussi Gojira (le premier kaijū porté au cinéma, en 1954), Rodan, Mothra, ou même King Kong, selon une définition plus ouverte du terme.

King Kong vs Godzilla. Brother vs Brother ?

Ces kaijū-là, ainsi, imitent les manières de leurs célèbres prédécesseurs. Profitant de l’opportunité que leur offrent leur taille gargantuesque et leurs aptitudes physiologiques (leurs yeux et leurs bouches paraissent émettre des rayons laser), l’héritier des Kim et le président Trump saccagent une ville qui ne ressemble déjà plus qu’à un champ de ruines. Les buildings s’écroulent (dans les villes de kaijū, c’est un passage obligé) et les humains — on en voit quelques-uns tenter de s’extraire des eaux déchaînées, semblables à des fourmis anecdotiques —, paraissent périr en nombre.

Mitterrand en mode kaijū

« On a tout de suite adoré cette image quand Elzo nous l’a proposé », ajoute JB. « On aimait bien aussi ces rayons rouges qui émanent en arrière-plan. On a vraiment essayé de mélanger l’imagerie des politiques — sur les affiches pour la campagne présidentielle de Mitterrand, il y avait les mêmes rayons de soleil derrière… — et la culture japonaise, dont nos précédentes pochettes s’imprégnaient déjà. »

Entre-temps, Fred est parti bien plus tôt que la moyenne (46 ans, c’est un peu jeune) et de manière brutale, laissant JB seul aux commandes de dDAMAGE, un projet qui ne devrait donc, et puisqu’il a toujours été intimement pensé à deux, pas se poursuivre plus longtemps encore. « On avait décidé de nommer l’album Brother vs Brother avant qu’Elzo nous sorte cette pochette », dit JB. « La chance nous a beaucoup souri avec dDAMAGE. On a un album qui a cartonné en 2004, on a eu l’occasion de signer sur Planet Mu, on a fait plusieurs tours du monde, on a joué avec MF Doom, Jon Spencer (Blues Explosion), Agallah, Tes, Young Jeezy, Bomb The Bass, Faris Badwan de The Horrors… C’était une course folle, à l’ivresse, toujours de plus en plus grand. C’était complètement dingue. Il n’empêche que douze ans plus tard, on a regardé derrière nous et en fait on s’est dit : mince, on n’a pas fait un album juste tous les deux. On a fini par le faire. C’est frère et frère. C’était le cahier des charges de l’album. »

Le son

Un album à deux, pour revenir aux fondamentaux, avant que l’un des deux ne s’en aille ailleurs. Trajectoire étrange, romanesque, tragique pour dDamage et pour un ultime album qui n’a rien d’une oraison mais plutôt d’une nouvelle fusion de beaucoup de choses — mélange de hip-hop, de rock métallique, d’électronique, que l’on résumera ça par un état d’esprit, qu’on appellera « punk » — et qui raconte les implants, les guerres arc-en-ciel, la vision étriquée des cyclopes. La destruction de tout, marquant le début d’autre chose ?

dDAMAGE (Site officiel / Facebook / Twitter)

Elzo Durt (Site officiel / Instagram / Facebook / Mixcloud)

dDAMAGE, Brother vs Brother, 2019, Schubert Music Publishing, 38 min., artwork par Elzo Durt

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