Le Prince Harry x Elzo Durt – Be Your Own Enemy


Parce qu’il y avait la volonté, en lançant le label, de se faire défricheur de musique mais aussi d’illustration (voilà la raison pour laquelle on avait exposé le label au Point Éphémère en 2018), Le Prince Harry est l’unique groupe membre de la nébuleuse Teenage Menopause RDS (Jessica93, Delacave, Scorpion Violente…) à être illustré par Elzo Durt, cofondateur du label (avec François Aptel, aka Froos) et figure centrale de la scène DIY bruxelloise qui en a pourtant produit beaucoup, des pochettes de disques (Cheveu, La Femme, Da Silva, Kaviar Special, Francis Bebey, Thee Oh Sees…)

Pourquoi cette exception ? Parce qu’Elzo illustrait déjà les précédents disques du groupe, avant les signatures chez Teenage (les maxi (We Don’t Care) We’re Insolvents en 2007 et Twisted Nerves en 2009). Et parce qu’il est vrai que l’imagerie pop, hérétique, sacrée, cradote et hyper colorée colle bien (allez savoir pourquoi) avec la musique sombre, synthétique et névrosée de ce Prince Harry qui nous disait, avec la pochette, devenue méchamment culte dans l’underground parisien, de l’album It’s Getting Worse (2012), que les choses étaient alors en train d’empirer. La preuve ? Ce personnage qu’a conçu Elzo, à mi-chemin entre une figure plutôt pop du zombie et un rejeton de Terminator, avec crâne fendu et veines apparentes. Le premier morceau du disque s’appelait « No Brain » ? Ce personnage-là en possédait un, pourtant. Et il était sur le point de dégouliner partout. Dans un texte inspiré, le groupe écrivait :

C’est le moment de danser sur les ruines au son du kick électronique et de vivre ce jour comme si c’était le lendemain du dernier

Le Prince Harry

« À Toxcity, sous la menace permanente d’une pluie radioactive, des enfants moustachus jouent dans des bacs à cailloux entre les étrons de mutants et les seringues de foutre encore tièdes. Dans les rues désertées par toute forme de vie vaguement civilisée résonne une musique étrange, épileptique, discordante, qui fait battre le veines comme une trace de 20 kilomètres, irrésistible comme une bière éventée au réveil, jouissive comme une capote qui craque. Au fond d’une cave moisie, deux dipsomanes mongoloïdes torturent des synthés analogiques et d’autres machines, violent des guitares et harcèlent une basse sur fond de clameur incongrues. Un public épars de marginaux sans revenu, les yeux révulsés ou les pupilles dilatées à l’extrême, suant des litres de toxines glisse plutôt qu’il ne danse entre les flaques de vomissures ensanglantées et d’urine ultra-acide. À 210 bpm, la rythmique électronoïde soutenue ne laisse aucun moment de répit, les lignes de basses de synthé distordues provoquent des visions perverses de parades amoureuses, les riffs tranchent comme un rasoir à travers un globe oculaire et la voix annonce sans discontinuer l’imminence de la fin du monde. C’est envoûtant, écouter un morceau de plus c’est se préparer à commettre un truc qu’on regrettera inévitablement, c’est comme tromper son copain. C’est le moment de danser sur les ruines au son du kick électronique et de vivre ce jour comme si c’était le lendemain du dernier. »

Le Prince Harry x Elzo Durt – It’s Getting Worse (2012)

Sept ans plus tard, et après l’album Synthetic Love, toujours illustré par Elzo, (il s’agissait ici d’une mini BD, avec anxiété dans les regards et oppression dans les environs), c’est une figure semblable à celle du premier album qui est réutilisé. Le plus violent ennemi du Prince Harry – duo liégeois synth-punk, peu de rapport avec le petit-fils de la reine d’Angleterre -, serait donc Le Prince Harry lui-même, comme le rappelle le titre de ce troisième album, Be Your Own Enemy. Comment signifier cette idée, visuellement parlant ? En doublant le visage, et en confrontant l’humain défiguré et défait de sa peau à son double. Les deux faces, dont on perçoit l’intérieur anatomique, d’un miroir pour les deux membres d’un duo, qui s’observent, se toisent, et se défient, sans doute. Entre les deux, la lutte sera sans doute très égale. Lequel des deux, au final, dansera sur les ruines de l’autre ?

Le Prince Harry x Elzo Durt – Synthetic love (2017)

Le son

Depuis ToxCity (aka Liège vision 3048), où a déjà sans doute eu lieu une forme d’apocalypse méchante, laissons la parole au Prince Harry. Allocution : « Considérez chacun des nouveaux morceaux du Prince Harry comme une porte géniale menant tout droit à une Forbidden Zone, où le roi, la reine, le nain, les filles nues et le Seigneur des Ténèbres, tous en surdose de stéroïdes, les yeux exorbités et le corps en sueur, viendraient transformer la sixième dimension en backroom aux murs suintant et à l’air saturé de vapeurs de poppers ».

Le Prince Harry (Site officiel / Facebook / Bandcamp)

Elzo Durt (Site officiel / Facebook / Mixcloud)

Le Prince Harry, Be Your Own Enemy, 2019, Teenage Menopause RDS, 25 min., artwork par Elzo Durt

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