Jon Mueller x Niki Feijen — Family Secret


Nous sommes au sommet d’une maison — on l’imagine perdue au milieu de rien, dans une campagne lointaine, mais c’est une vue de l’esprit — dans l’une de ses pièces les moins utilisées, c’est-à-dire dans son grenier. On monte un escalier, on rentre par une trappe qui grince dès qu’on en active le mécanisme d’ouverture. Nous sommes sous les toits, on devine les toiles d’araignées, les excréments de rongeurs, les fissures dans les murs. Au grenier, l’obscurité de la pièce est nuancée par une lumière qui perce à travers une toute petite lucarne, qui vient donner aux environs un semblant de couleur. Il faisait sombre, ce n’est plus le cas. Ce n’est pas Versailles, non plus. Ses cachots, à la limite. Dans la pièce, éparpillés et abandonnés depuis un nombre d’années que l’on n’ose compter, il y a une vieille chaise, de vieilles bouteilles, une vieille boite, de vieux manuscrits, et des odeurs de renfermé, de poussière et de bois craquelés qui disent la venue d’hier dans le monde d’aujourd’hui. On sent que lorsque l’on marche, le sol menace de s’effondrer comme c’est le cas dans ses vieilles bâtisses dont on se demande toujours comment elles tiennent encore debout après le passage sur elles de tant de décennies.

Fissures

La culture populaire, on le sait, a associé aux greniers laissés à l’abandon la figure d’une certaine forme d’angoisse et c’est donc exactement ce que l’on ressent en se plongeant dans la pochette de cet album de Jon Mueller, de l’angoisse, et une volonté de s’en échapper au plus vite, de cette pièce suspendue particulièrement lugubre qui ne présente, en soit, rien de bien inquiétant mais qui est victime de ces préjugés collectifs qui ont la peau dure et qui, de génération en génération, se transmettent.

Le grenier c’est hier, avant-hier, encore avant, le lieu où s’entasse le passé qui ne veut plus être vu mais qui a dû, pour une raison ou pour une autre, trouver tout de même une place pour continuer à subsister. C’est le lieu où l’on entasse, par exemple, des secrets de famille (Family Secret, en anglais), ceux que l’on ne souhaite plus trop voir ou qui s’avèrent même parfois un peu gênants, ceux qui sont plus complexes encore à assumer que ceux disposés dans le placard de la chambre, à portée de main bien que plongés, eux aussi, dans une forme d’obscurité. Hier, ça se cache, pour que l’on puisse mieux gérer Aujourd’hui ?

L’habitat abandonné afin de signifier les anciennes traces laissées telles quelles par un passé peut-être un peu lourd à porter. Un fantasme cryptique est lié à ces lieux, et Jon Mueller ce n’es pas le premier musicien a en avoir fait l’usage (citons pêle-mêle et sans qu’il s’agisse d’exemples identiques, les tentatives récentes de Tame Impala, d’En Attendant Ana ou d’Alasdair Roberts). Mais le choix de ce visuel-là pour accompagner ce disque-là, pour ce musicien du Wisconsin, adepte d’une musique drone, ambiant, très expérimentale, est sans doute plus personnelle que pour les précédents nommés.

« Un jour, je suis rentré à la maison et je suis allé directement à la salle de bain, n’allumant que sa lumière. J’ai remarqué que cette lumière éclairait l’espace d’une manière tamisée et ambiante. J’ai renouvelé plusieurs fois l’expérience, je rentrais à la maison et j’expérimentais. J’avais auparavant allumé les lumières de la cuisine et du salon, éclairant tout de manière éclatante, mais des sources alternatives m’ont permis d’imaginer que je vivais dans un endroit différent. J’ai imaginé différents personnages qui pourraient habiter ces nouveaux environnements et ces nouvelles humeurs. ».

Différent, Jon Mueller ? Assurément. D’autant que cette façon un brin particulière d’occuper ses après-midi d’après école — « qu’est-ce que tu as fait cet après-midi John ? J’ai imaginé différentes personnes dans différentes pièces de la maison. Ah super. Viens prendre ton goûter. » —, le musicien s’en sert encore aujourd’hui. Pour composer, écrire et enregistrer ce disque, Mueller a en effet encore usé de ces différentes conditions d’éclairage, tombant même, à de nombreuses reprises, dans des états hallucinatoires importants.

Niki Feijen — Chernobyl Bumper Car

Une chance ainsi, pour lui, d’avoir été confronté au travail de la photographe néerlandaise Niki Feijen, habituée, justement, à photographier des lieux interdits et laissés à l’abandon, des environs toxiques de Tchernobyl aux pièces, toxiques elles aussi mais d’une autre manière, qui existent dans les recoins ombrageux des demeures dans lesquelles on n’ose plus toujours foutre les baskets. Ce n’est pas la première pochette lugubre de Jon Mueller. Peut-être ce grenier se trouve-t-il d’ailleurs dans la maison que l’on voit sur la cover de House Blessing (2019), et peut-être bien qu’il va y tomber nez à nez avec la poupée qui aurait sa place dans n’importe quelque film d’horreur digne de ce nom — ça pourrait être signé Wes Craven et être appelé La poupée qui fait non dans sa version française— et qui orne l’album Tongues (2016).