Frustration x Baldo – Empires Of Shame


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Il faudra un jour s’intéresser, en profondeur et avec la minutie nécessaire à pareille entreprise, au catalogue iconographique de Born Bad Records, et aux artworks de ses disques qui racontent pour la plupart et dès lors que l’on veut bien laisser trainer les pupilles dessus, le genre d’histoires qui peut permettre à l’esprit de s’échapper bien loin d’ici, là où lui seul gouverne les paysages qu’il convient de visiter. On pense aux travaux visuels liés aux albums de Cheveu, de La Femme, de Guerre Froide, de Violence Conjugale, de Francis Bebey.

On pense aussi, et bien évidemment, aux artworks là pour illustrer les albums de Frustration, et pas seulement parce que le groupe leadé depuis ses débuts en 2006 par le chanteur et parolier Fabrice Gilbert est, par le biais de la sortie du mythique gros EP ou mini LP Full of Sorrow, la toute première signature de Born Bad. C’est surtout que les Parisiens, depuis qu’ils dirigent, sans pour autant le revendiquer comme tel, ce qui se fait de plus intelligent sur la scène post-punk hexagonale (Noir Boy George, Strasbourg, J.C. Satàn, Heimat, Le Prince Harry, Scorpion Violente…), ont eu le flair de collaborer avec deux des plus fascinants artistes de la scène graphique underground (on l’emploie, mais que veut dire exactement ce mot, « underground » ?)

Elzo & Baldo

Avec le ponte du graphisme punk francophone Elzo Durt (vu chez Francis Bebey, Kaviar Special, La Femme, Cheveu…), d’abord, qui a confectionné pour eux les artworks de l’EP éponyme de 2004, et celui de Midlife Crisis en 2010. Et surtout, avec le Français Baldo, qui a mis à disposition du groupe (lorsqu’il ne les a pas spécialement créés) certaines de ses peintures à l’huile et à l’acrylique, illustrant ainsi les albums Full of Sorrow, Relax, et Uncivilized. Sur les trois pochettes, la même thématique, celle qui parcourt viscéralement l’oeuvre visuelle de Baldo, que ce soit sur le format minimal d’une pochette de disques ou sur le format maximal d’une toile destinée à recouvrir un pan entier de mur : le milieu prolétaire, nommé avec une poésie toute tendre « Atlantide ouvrière », toujours dessiné sans clichés ni partis pris grossier, évitant en se faisant toute critique un peu trop primitive du fordisme oppressif que le siècle présent ne nomme, d’ailleurs, plus franchement ainsi. 

Baldo - Soudures

Avec le visuel d’Empires of Shame, le quatrième album de Frustration, la démarche est semblable à ce qui était déjà appliqué avant. C’est Badlo qui s’en est chargé, et qui a mis en scène le prolo. Mais cette fois, celui-ci n’est pas, comme sur les précédentes images, en train de contrôler ou de visser les éléments d’un appareil que l’on monte pièce par pièce, et à la chaîne. Plutôt, il se trouve à l’instant de l’après labeur, lorsque le cirque du travail qui paye que dalle et qui fait mal au dos a un peu trop duré, confronté, cette fois, non plus aux boulons et à la pointeuse qui indique le nom, mais à celui qui l’emploie. Ou qui l’exploite plutôt ? Fabrice Gilbert, rencontré en compagnie de ses camarades à Main d’Oeuvres, Saint-Ouen, là où ils répètent tous un soir par semaine :

Jugement dernier

« À la base, j’ai eu l’idée d’un tribunal. Ça devait rester vague, je ne voulais pas d’une représentation un peu caricaturale du bourgeois comme dans les pochettes de hardcore avec les vestes à rayures et un gros chat jugé par des espèces de trotskistes. Puis c’est Mark, notre batteur, qui a eu l’idée du tribunal classique avec des boiseries. Baldo est très susceptible : il faut lui donner beaucoup de liberté, alors on ne voulait pas lui donner plus d’indications que ça ! Tribunal. Boiserie. Du monde. Intemporalité. Voilà. »

Dans ce tribunal, une flopée d’hommes de loi, identifiables via leurs tenues et leurs mines austères. Des jurés aussi peut-être, embarqués pour la circonstance par Dame loi. Et un accusé, seul au centre du tableau devant son pupitre comme l’élève au tableau devant l’ensemble de ses professeurs (le gamin qui fera ce cauchemar-là passera une sale nuit…), vêtu comme les ouvriers de l’artwork de Relax (lu comme ça, le titre est bien parodique…), et peut-être aussi comme ceux d’Uncivilized (le choix du coloris de l’oeuvre permet en tout cas de le supposer). Une allégorie marxiste-léniniste du Prolétariat, spolié mais toujours droit, jugé par le grand Capital lâche et spoliateur ? On peut le voir comme ça. Mais on peut aussi le voir autrement. Pat, à la basse :

« Ça peut être n’importe qui en fait sur la pochette. Le capitalisme, comme un mec qui a fait une petite connerie un soir. Dans ce tribunal, si on veut aller plus loin, y a pas que l’accusé(e) qui est une mauvaise personne, y aussi dans l’autre sens les jurés. Empires of Shames ça peut aussi être les gens qui jugent, et qui assistent à la séance. » Fabrice Gilbert, qui complète : « J’ai pas envie de me retrouver à juger des gens de la même manière que je n’ai pas envie de me retrouver jugé par des gens. C’est aussi un peu ça, le sens de cette pochette : la honte pour ceux qui jugent leur prochain ».

Baldo - Sur la route

Le son

Le plus grand groupe punk français du XXIe siècle (parce que le plus influent) livre avec Empires of Shame un disque d’une vitalité et d’une énergie contestataires toujours aussi grandes (ce sont les« Dreams » et les« Rights »), bien qu’il y ait, et c’est la revendication d’une maturation parfaitement assumée, des « Laws » et des « Duties » qu’il faut également prendre en compte afin d’assurer le bon fonctionnement d’une société en voix de babylonisation croissante. La révolte, mais en prenant bien soin de ne pas empiéter au passage l’espace vital du voisin. L’Empire du Bien, en somme.

Frustration (Facebook / Bandcamp )

Baldo (Site officiel)

Frustration, Empire of Shames, 2016, Born Bad Records, 37 min., pochette par Baldo

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