Son Lux x The Made Shop – Bones


Son Lux x The Made Shop - Bones

Écouter Son Lux en studio, et le voir en concert, équivaut à se confronter à la grandiloquence la plus extrême. Passionnant lorsqu’il enregistre en privé, passionné lorsqu’il retranscrit cela en public, Ryan Lott englobe son projet, débuté en 2008, d’emphases extatiques tout autant que de minimalisme caressant (l’alliance des deux engendre toujours quelque chose de grand). Que l’on écoute l’ombrageux « Easy » ou à l’opposé l’emporté « Lost It To Trying », l’impression demeure ainsi la même : il y a là un trop-plein de lyrisme et de radicalisme qui ne paraît jamais être assez, tant c’est cette passion pour les extrêmes, petits ou grands, qui fondent tout l’intérêt d’un projet à l’avant-garde de la pop, surtout, depuis la parution du sublime et inégalable Lanterns il y a maintenant deux ans.

Créations, destructions, fusions

En faisant cohabiter des éléments de blues, de post-rock, de psychédélisme, de rock symphonique et d’électro malade (quoique guérisseuse), le tout au service d’une free-pop vertigineuse, Ryan Lott a fini par façonner un univers définitivement parallèle, là où il est bon de demeurer lorsque l’on n’est pas trop sujet aux sensations de vertige. Dès lors, il était cohérent d’accompagner un son tellement tendre et pompeux (mais bien heureusement, jamais pompier) d’une iconographie tout aussi excessive. Chez Son Lux, depuis At War with Walls & Mazes (2008) jusqu’à Bones (2015), on représente ainsi, en guise d’artwork, des explosions, qui peuvent être vues comme des créations, des fusions, des lévitations, des oxymores. Le « Soleil noir de la Mélancolie » de Nerval paraît ainsi être incarné par la pochette de l’EP Alternate World, alors que celle du LP Lanters – l’artwork est signé par Anthony Ciannamea et Ryan Sievert – semblait plutôt vouloir représenter l’une de ces éclipses solaires qui privent, un temps, les hommes de la lumière la plus ordinaire. Dualité clair-obscur.

Une fois seulement, au cours d’une discographie comptant quatre LP et deux EP (hormis ses projets annexes, et notamment Sisyphus, partagé avec Sufjan Stevens et Serengeti), on n’avait pas fait appel à l’évocation du stellaire (qui peut parfois se confondre avec le céleste). C’était sur l’EP Weapons, qui avait choisi plutôt pour l’occasion la voie d’un second degré désabusé. On dit « stellaire », mais on pourrait aussi dire « métaphysique ». Le visuel d’At War with Walls & Mazes pourrait être vu comme le big bang originel. Ou, inversement, comme la destruction de l’univers par la volonté divine / par celle des hommes qui se prennent pour Dieu (la représentation lumineuse des impacts de la bombe atomique imite parfois celle des créations divines…).

Bones : superbe et terrifiant

C’est aussi le cas de celle de Bones, superbe et terrifiante, qui convoque ici les sentiments contraires de création et de destruction. Des néons s’échappent en effet du ciel, transpercent des nuages, et provoquent en le faisant l’affluence de particules rougeoyantes. Une exégèse baroque de la genèse. Ou plutôt, la représentation d’une démarche d’extermination céleste, puisqu’on a bien l’impression que c’est du sang qui vient colorer la globalité d’une pochette éclatante. Le titre de l’album, équivoque – Bones, ou « os » en Français – vient d’ailleurs plutôt confirmer cette seconde idée.

Cette pochette, l’une des plus lumineuses et paradoxalement l’une des plus dangereuses de la discographie de Son Lux, est l’œuvre de la très cool agence californienne The Made Shop, qui avait déjà réalisé quatre ans auparavant celle de We Are Rising. Très habillement présentée au sein de la vidéo ci-dessous, cette pochette, qui n’est en rien une création purement graphique, avait bénéficié d’un processus de création particulier. On avait dû, en effet, créer dans le réel et de toutes pièces les vapeurs multicolores qui émanent sur le visuel.

Dans la même logique (mais à plus grande échelle) que les créations de Kim Keever, que le groupe luxembourgeois Mutiny On The Bounty a utilisé pour illustrer son dernier album Digital Tropics, la pochette de We Are Rising, et aussi celle de Bones, résultent de la captation d’un instant provoqué. Car cette dernière pochette aussi a trouvé sa trace première dans un réel éphémère, puisque qu’a été construite une pyramide de tubes fluorescents, autour de laquelle ont ensuite été exposés des ballons remplis de poudre colorée. C’est le moment de l’explosion de ces ballons qui a ensuite été capturé, faisant ainsi dialoguer, confrontation amusante, l’idée de conceptualisation ludique et de représentation tragique.

The Made Shop

Le son

Plus frontal et moins fin que le précédent Lanterns, Bones est un album de rupture. Car l’on en trouve à l’intérieur même des morceaux, schizophrènes et névrosés, qui joignent toujours le pleur murmuré et le pleur crié, et l’on en trouve également dans les ambiances globales d’un disque largement plus pop que ses prédécesseurs, qui, en s’aventurant même parfois sur des sentiers technoïdes (le malade « White Lies »), propose la vision d’une face encore non-explorée des univers minutieusement façonnés par un Ryan Lott décidément surprenant.

Son Lux (Site officiel / Facebook / Twitter / SoundCloud / TumblR)

The Made Shop (Site officiel / Twitter /TumblR)

Son Lux, Bones, 2015, 39 min., Glassnote, pochette par The Made Shop

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