Jerusalem in my Heart x Myriam Boulos – Qalaq


Jerusalem in my Heart x Myriam Boulos – Qalaq
Jerusalem in my Heart x Myriam Boulos – Qalaq

Le 4 août 2020, une explosion au cœur du port de Beyrouth ravageait une partie de la capitale libanaise, faisant 214 morts et plus de 6 500 blessés. Les images de l’explosion meurtrière et spectaculaire et de ses conséquences avaient rapidement fait le tour des réseaux sociaux. Elles avaient choqué la planète entière. Des manifestations massives et violentes avaient suivies, pointant la crise économique et politique majeure dans laquelle le pays s’était progressivement enlisé. L’enquête visant à comprendre les causes de l’explosion (l’ex-ministre de l’Intérieur Nohad al-Machnouk est notamment soupçonné de “négligence et manquements” au sujet des centaines de tonnes de nitrate d’ammonium entreposés depuis 2014 dans le port de Beyrouth), peinent, toujours, à tirer leurs conclusions. La corruption et les ingérences politiques sont l’objet, depuis ce jour du mois d’août, de manifestations et de contestations nombreuses.

Beyrouth in my heart

À la ville de Beyrouth, le producteur, chanteur et ingénieur du son Radwan Ghazi Moumneh, fondateur du projet expérimental Jerusalem in my Heart, est intimement lié. Plus jeune et avec sa famille, Radwan avait en effet quitté un Liban plongé alors en pleine guerre civile, un pays qu’il avait pu, plus âgé, visiter souvent. Profondément marqué par la terre de ses racines (le nom Jerusalem in my Heart est une référence à un album de Fairuz, l’une des plus grandes chanteuses libanaises de l’histoire), Radwan a bâti son projet musical autour de cette culture et notamment, autour de la langue arabe, qu’il parle et qu’il chante avec cette intensité de muezzin qu’on a déjà pu entendre souvent, au sein d’une discographie désormais composée, avec l’arrivée de l’album Qalaq, de quatre albums.

Qalaq donc, a émergé ces derniers mois et se plonge sans surprise dans les déboires d’un Liban qui, après cette explosion terrible, se rapproche chaque jour un peu plus de l’implosion. Pour illustrer ce disque plein de featurings (Oiseaux-Tempête, Moor Mother, Tim Hecker, Lucrecia Dalt, Greg Fox, Beirut, Alanis Obomsawin, Rabih Beaini…) qui mêle une fois encore une musique drone bourdonnante qu’on jugerait goinfrée de psychotiques, cris de bouzoukis et incantations mystiques chantées dans un arabe bouleversé, Radwan a sollicité Myriam Boulos, une photographe libanaise qui a aussi pu illustrer le dernier album en date de Suuns, des amis, eux aussi, de la scène artistique indépendante beyrouthine. À Radwan la parole.

Jerusalem in my Heart © Isabelle Stachtchenko

“Qalaq” est un terme lié, en arabe, à l’idée de “profonde inquiétude”. Pourquoi avoir choisi ce nom pour ce nouvel album ?

Radwan Ghazi Moumneh : Le titre de l’album est né de la recherche d’un sens à tout ce qui était, et est, en train d’arriver au Liban et à sa population. J’étais, et en permanence, profondément inquiet et troublé. Je me demandais où nous allions. J’avais la sensation qu’aucune vie de citoyen n’avait de valeur, que la corruption sévissait dans tout le pays comme un cancer en phase terminale, qu’il n’y avait vraiment aucun espoir sous quelque forme que ce soit. Qalaq.

Pourquoi avoir choisi d’utiliser le travail de Myriam Boulos pour illustrer ce disque ?

Radwan Ghazi Moumneh : Il me semble que l’artwork et le disque s’imbriquent et se complètent parfaitement. Myriam Boulos n’est pas seulement une artiste incroyable et une personne phénoménale, c’est aussi une amie. Je suis son travail de très près depuis longtemps, et j’ai toujours eu en tête qu’elle pourrait être, un jour, une collaboratrice potentielle.

Myriam a également pris récemment  la belle photo illustrant le dernier album de SUUNS (avec qui Jerusalem in my Heart avait proposé un album abrasif et intense en 2015, NDLR), The Witness (également chroniqué sur Néoprisme, NDLR). Nous discutions avec eux de la manière dont ils allaient pouvoir illustrer leur album, je leur ai suggéré le travail de Myriam et cela a très bien fonctionné.

Suuns x Myriam Boulos – The Witness
Suuns x Myriam Boulos – The Witness

Savez-vous qui sont les trois femmes sur la photo et avez-vous des précisions sur le contexte de celle-ci ?

Radwan Ghazi Moumneh : Je ne les connais pas personnellement. Mais j’ai été en contact avec elles via Myriam et une autre personne impliquée dans l’artwork, Maya Moumne. Nous les avons toutes retrouvées et contactées afin de pouvoir discuter avec elles  et leur demander la permission d’utiliser leur image pour la pochette de ce disque.

Le fait qu’une image de ces trois femmes soit disponible en permanence sur papier et sur internet en train de participer à une manifestation “violente” était difficile et impliquait des potentiels problèmes de sécurité pour ces femmes. Nous avons parlé de tous ces aspects et avons fini par donner, ensemble, un sens à tout cela.

La pochette de cet album est très différente de toutes les précédentes qui ornent votre discographie. Voyez-vous, tout de même, une cohérence visuelle entre toutes ces pochettes d’albums ?

Radwan Ghazi Moumneh : Personnellement, je n’aime pas tellement l’idée de “cohérence”. Je ne vois pas tellement pourquoi quelqu’un devrait l’être. Thématiquement, cette pochette représente très bien ce qui est actuellement le projet Jerusalem in my Heart et où il se trouve. C’était la même chose pour les pochettes des précédents albums au moment où elles ont été créés.

Cette image, pour moi, représente une colère que tout le monde arabe a enfouie au plus profond de lui.

Radwan Ghazi Moumneh

Quelle est, selon vous, la signification centrale de cette œuvre ?

Radwan Ghazi Moumneh : Cette image, pour moi, représente une colère que tout le monde arabe a enfouie au plus profond de lui. Une colère qui n’est jamais autorisée à se manifester. Une colère qui naît d’une oppression à tous les niveaux, qu’ils soient religieux, colonial, politique, patriarcal ou social. C’est un cycle sans fin qui laisse très peu de place à l’espoir. Mais… je reste, comme toujours et malgré tout, plein d’espoir.

Jerusalem in my Heart © Isabelle Stachtchenko

ENGLISH VERSION

”Qalaq” is a term link to the idea of “deep worry”. Why did you choose that name for this new album ?

Radwan Ghazi Moumneh : The album title was born from the search for a meaning to everything that was/is happening to Lebanon and it’s population. The only recurring sentiment I could have was a genuine deep and unsettling worry about where we are and where we are headed. The sense of hopelessness and despair, the feeling that no citizen’s life has any worth at all, that corruption runs rampant in the entire country like a terminal cancer and that there genuinely is no feeling of hope in any shape or form. Qalaq.

What is the link between the title and the artwork ?

Radwan Ghazi Moumneh : Both are interlocked and complete one another. The idea of the title of the album came to me a while ago, but so was the idea of working with Myriam in using one of her photos as potentially a cover or part of the artwork. I think the cover represents the sentiment quite accurately, to my eyes.

Why did you choose to use the work of Myriam Boulos ?

Radwan Ghazi Moumneh : Myriam is not only an amazing artist and a phenomenal person, she also is a friend. I have been following her work quite closely and always had her on my mind as a collaboration partner. Myriam also took the beautiful photograph on the cover of the last SUUNS album The Witness. We were chatting about cover artwork and photos and I suggested her work to them, and it worked out beautifully.

Do you know who are the three women on the photo and do you have some clarifications about the context of it ?

Radwan Ghazi Moumneh : I do not know them personally, but most definitely have been in touch with them via Myriam and another person involved in the artwork, Maya Moumne. We tracked all 3 of them down and reached out to them to discuss with them permission to use the image and a fee for allowing me to use it for my record cover. It was quite a difficult task as of course that did raise some security issues for the women and the fact that their image partaking in a ‘violent’ demonstration would be permanently available in print and on the internet. We talked through and through and made sense of it all.

Jerusalem in my Heart x Myriam Boulos – Qalaq (box)

The cover art of this album is very different than all the precedent ones. Do you still see a visual consistency between all these album covers ?

Radwan Ghazi Moumneh : I personally don’t care for the idea of consistency. Not sure why anyone would to be honest. Thematically,  it very much represents who the project is currently and where it is. As much as the other albums did, when they were created.

What is, in your own may, the central meaning of this artwork ?

Radwan Ghazi Moumneh : The image represents to me an anger that the entire Arab world has buried deep inside. An anger that is never allowed to manifest itself. An anger that is born from all oppression on all levels, be them religious, colonial, political, patriarchal or social. It’s a never-ending cycle that leaves very little room for hope. But… I am, as always, hopeful.

Jerusalem in my Heart (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / Bandcamp)

Jerusalem in my Heart, Qalaq, 2021, Constellation Records, 42 min., artwork de Myriam Boulos