Yeasayer x David Altmejd – Amen & Goodbye


Yeasayer x David Altmejd – Amen & Goodbye

Ce visuel-là est le visuel d’une vie. Ou plus exactement celui d’une carrière (celle des New Yorkais de Yeasayer en l’occurrence), mais sachant l’implication émotionnelle et intellectuelle qu’il est nécessaire de fournir pour bâtir, en 10 ans, quatre albums d’une complexité et d’une finesse aussi grande, on se doute bien que réside un souffle de vie suffisamment conséquent là-dedans pour que l’on puisse faire la connexion entre les deux idées.

Photo de famille

Le visuel d’une vie donc, parce que ces personnages, fantasmagoriques et néo mystiques, absurdes et statiques, rétro et impossibles, que l’on retrouve sur la pochette de ce quatrième album de Yeasayer, ils sont, chacun d’entre eux, l’incarnation des personnages qui apparaissent au sein des morceaux figurant sur cet Amen & Goodbye, mais aussi sur les trois précédents albums du trio.

« Nous voulions que toutes ces chansons et donc tous ces personnages, nous dit le groupe, puissent engager un dialogue tous ensemble ». Photo d’une famille, en somme, au sein de laquelle les liens du sang permettraient de compenser le manque de ressemblance physique flagrante entre chacun de ses membres.

Yeasayer

À la baguette de cette odyssée visuelle ambitieuse, le plasticien David Altmejd, natif de Montréal mais résident de New York, dont le chanteur Chris Keating est un fan absolu : « Je suis attentif au travail de David Altjmejd depuis une dizaine d’années. Son imagerie ressemble à la manière dont j’ai envie que ma musique sonne. Déconstruite et rebâtie. Imaginative et issue d’un autre world. Complexe et épaisse tout en restant fascinante et accessible. » Logique alors (quoiqu’impressionnant, on s’en doute) de le solliciter, afin de compléter une iconographie déjà dense et considérablement mystique (l’idée de fusion étrange gravite déjà au sein de leurs précédents artworks). « On lui a demandé de superviser l’identité visuelle de l’album. Mais ce n’est pas son métier. Alors il nous a proposé d’élaborer des sculptures que l’on pourrait ensuite utiliser à notre guise. »

Glauque et grotesque

Et c’est ce que Yeasayer a fait. Et c’est aussi comme ça que les trois membres principaux du groupe se sont retrouvés avec une représentation de leur propre figure (détachée du reste du corps, tant qu’à faire, spécialité du sculpteur canadien), intégrée à l’intérieur d’une scène qui témoigne d’une fascination évidente pour le « glauque grotesque » (bon courage au psychanalyste qui recevra ces types-là sur son divan), mise en scène mouvante quoique statique qui aurait pu avoir sa place dans la fameuse exposition surréaliste de 1938 à la Galerie des Beaux-Arts à Paris, organisée par Breton, Duchamp et Éluard.

David Altmejd : «  J’ai pensé à une série de sujets inspirés par des personnages issus des albums de Yeasayer…mais aussi provenant de l’actualité. Il y a des sculptures qui semblent vraiment fausses, des impressions représentant des personnages de cartoons, des gens nus…Pour moi, l’important est que l’image soit visuellement assez forte pour que le public soit vraiment absorbé par l’observation des détails. » On peut ainsi deviner la présence de Moloch, le Dieu dévoreur de nouveau-nés, de cartoons intégrés à une réalité alternative façon Roger Rabbit, d’une version digitalisée du Dieu Anubis, d’une tête de Donald Trump gravitant dans les airs, de l’actrice et animatrice américaine Rosie O’Donnell ou de la championne de décathlon Caitlyn Jenner. « C’est le Sergent Pepper qui rencontre Hieronymus, Bosh, Dali et les personnages de Pee-Wee’s Playhouse » ajoute Yeasayer.

Yeasayer x David Altmejd – Amen & Goodbye (détail 3)

Religion et transcendance

Beaucoup de divinités ici, on l’a vu, et pas les plus réjouissantes qu’il soit (entre Moloch et Anubis, on a déjà vu figures plus positives). Outre la fascination définitive d’Altmejd pour ces figures détournées de toute logique naturelle (un tour sur son book est nécessaire), ces présences supérieures s’expliquent par le contenu textuel d’Amen & Goodbye, qui comme son nom l’indique, questionne les thématiques universelles de religion, de mysticisme et d’une potentielle vie après la mort (doit-on croire au « Amen » ou au « Goodbye » ?). De « Daughters of Cain » à « Prophecy Gun », de « Divine Simulacrum » à « Dead Sea Scrolls » : les titres des morceaux parlent d’eux-mêmes. Et hésitent toujours entre plusieurs points de vue. Ce qui tombe bien, puisqu’il y en a également plein sur cet artwork d’une richesse créative et culturelle remarquable, des points de vue.

Yeasayer x David Altmejd – Amen & Goodbye (full image)

Le son

Interroger le mystique, le sacré et la possibilité d’une vie dans l’au-delà : quelle thématique plus adaptée à l’exploration, toujours aussi fascinante, d’une pop psychédélique toujours aussi hautement perchée, et qui prend des allures sur cet Amen & Goodbye de véritable odyssée sous psychotrope ? Lorsque qu’Animal Collective rencontre le sacré. Et décide de raconter son expérience (Livre de Yeasayer, verset IV) via une pop étalée sur de  multiples étages. Gloire aux dingues.

Yeasayer (Site officiel / Twitter / Instagram / Youtube)

David Altmejd
(Site officiel / Twitter)

Yeasayer, Amen & Goodbye, 2016, Mute, 39 min., pochette par David Altmejd

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