Toh Imago x Pierre Barraud de Lagerie — Nord Noir


Un immense monolithe, non pas noir comme celui de Kubrick, mais bien bleu, a émergé de la brume. On peut tenter de grimper à son sommet en passant par un chemin en pente, et en étant pourvu, ensuite, de talents remarquables d’alpinistes. D’en haut, quoi y voir ? La brume, toujours, et ce bruit (visuel) de fond qui domine l’intégralité du panorama. Les terres chaudes et aveuglantes d’Irak, aussi peut-être, puisque le dessin initial de Pierre Barraud de Lagerie représentait une version très personnelle d’un minaret, comme celui propre à la mosquée de Samarra, pourvue de spirales hélicoïdales, merveille architecturale restructurée et reformée autour d’une forme nettement plus cubique, plus brute, plus sévère.

C’est que dans le dessin de Pierre Barraud de Lagerie, qui disait l’Irak et les lumières qui font faiblir les rétines, le DJ et producteur Toh Imago (on a reconnu Thomas Hennebicque, que l’on a vu associé à InFiné il y a quelques années via le projet Gordon) a vu le Nord de la France, celui des temps qui tendent plutôt vers le gris, celui des houillères, de l’extrême labeur du travail, des accidents qui surviennent au fin fond de la mine, là où si peu vous entendent crier. En fonction de ce que l’on a en tête au moment où elles tombent sous nos yeux, dans les images, on voit bien ce que l’on veut.

C’est qu’au moment où il fut confronté au travail de Pierre, Thomas avait en tête ces images qu’on lui racontait souvent lorsqu’il était plus jeune, et qu’il venait de retrouver à l’occasion d’une lecture, décisive pour la fabrication du projet — celle du roman de Sorj Chalandon Le jour d’avant —, celles d’un Nord et de ces hommes qui, au début du siècle dernier et même après, passaient leurs journées au plus profond des mines à se retourner la cervelle et à se flinguer la santé. Lui tentait de les fabriquer en musique, ces images mentales, via une techno qui touchait les airs, visitait les souterrains, invoquait la patronne des mineurs (le titre « Sainte Barbe ») pansait les plaies d’une vie qu’il n’avait pas vécu mais dans laquelle il parvenait à se projeter par le biais d’une qualité qui est généralement plutôt celle des écrivains que des musiciens, une empathie remarquable et dénuée de tout égocentrisme.

Ensemble et à leur manière, Toh Imago et Pierre Barraud de Lagerie racontent le Nord. Et nous parle de cette histoire qui a réuni leurs deux médiums respectifs, chacun leur tour, sur Néoprisme.

Tu as mené un travail de fond impressionnant sur l’histoire des industries minières en France et sur celle de ton grand-père. Pour ce projet, ta documentation a-t-elle uniquement été de tendre l’oreille devant les récits familiaux ?

Toh Imago : En fait, je pense que je fais partie de l’une des dernières générations à être née dans le bassin minier dont la famille a travaillé pour les Houillères (mon grand-père donc). Au fond, ce ne sont pas des récits à proprement parler mais plus une présence fantomatique de cette compagnie qui n’existe plus (quand les mines ont fermé j’avais quatre ans…) mais qui a longtemps été là. À l’école, on apprenait cette histoire, on visitait les terrils. Quand j’étais petit, mes parents ont cultivé cet apprentissage de la culture minière, je suis allé plusieurs fois au Musée de la mine de Lewarde, j’y suis retourné récemment, une vraie mine d’informations pour le coup. Puis ce qui a déclenché l’idée de cet album c’est la lecture du roman de Sorj Chalandon, Le jour d’avant. J’ai regardé le passionnant documentaire L’épopée des gueules noires puis j’ai fait quelques recherches, sur internet forcément.

Pourquoi avoir choisi la musique techno pour la raconter, cette histoire ?

Toh Imago : C’est un heureux concours de circonstances. Historiquement, le bassin minier du Nord-pas-de-Calais et des villes comme Detroit et Manchester ont beaucoup de points communs. Ces lieux ont vécu une période « faste » liée à l’industrie qui s’est un jour écroulée. Mais chez nous il n’y a pas eu de véritable révolution musicale. Certes la scène gabber a eu son heure de gloire, notamment grâce à la proximité de la Belgique. Mais quand même, j’espère avoir un peu réussi à lier l’histoire de cette région et celle de la techno. La techno au sens premier est certes une musique de machine mais elle est marquée par une profonde mélancolie. Là où encore beaucoup de gens y voient aujourd’hui une musique de danse, moi j’y vois toujours une sorte de tableau futuriste un peu triste, un truc hyper émotif où tu pleure et tu souris en même temps et parfois même tu y exulte ta rage.

Parlerais-tu de concept-album ?

Toh Imago : Le format album est mourant. Pour moi aujourd’hui, un album n’a de sens que s’il est lié à un « concept » qui unit tous ses titres. J’espère avoir réussi ça. Au fond l’idée n’est pas que les gens se disent en écoutant l’album « ouah mais ouais je suis au fond de la mine », non le concept a plutôt été un guide pour moi, pour composer. Et puis le concept réside aussi dans un choix limité de machine et d’instruments virtuels. Ne sont en effet utilisés pour l’album qu’un Korg Monopoly, un Korg MS10, un Korg Monologue, un Roland JX3P, un clone de TB 303, un Roland D05 et une drum machine Tanzbar. Je me suis interdit d’utiliser autre chose pour les sons de base.

Visuellement parlant, y a-t-il des images liées à la thématique des industries minières qui, pendant la création de Nord Noir ou même avant, t’ont marqué au point de pouvoir orienter ta réflexion ?

Toh Imago : Au risque de décevoir, pas vraiment. Il y a certes les images de mon enfance : aller faire du vélo sur le terril des pommiers à Hénin-Beaumont, la façade de la mairie hommage aux mineurs, les terrils partout, et puis une photo dans le bureau de ma mère, celle d’un arbre avec des racines qui pendent au milieu du tronc. C’est un arbre qui a été recouvert de schiste et qui s’est mis à repousser et refaire des racines à cette hauteur. Puis plus tard le schiste a été retiré, découvrant le tronc alors enseveli. C’est pas grand-chose, je ne sais pas si ça m’a orienté mais c’est sûr que cette photo m’avait marqué.

Comment as-tu découvert le travail de Pierre Barraud de Lagerie ?

Toh Imago : Quand j’étais au lycée, j’ai fait un petit groupe, un duo en fait, avec le frère de Pierre, rien de sérieux, je crois même que nous ne sommes jamais sorti de notre chambre pour jouer. Mais à l’époque, on avait une espèce d’envie de provocation de faire tout l’inverse de tous les groupes qu’il y avait au lycée. Bon, résultat, on  n’a rien fait du tout. Il y a quelques années, je suis tombé par hasard sur les créations de Pierre. Je commençais déjà à réfléchir à Nord Noir et clairement ça m’a semblé être une évidence ! Il y a une telle ambiance qui se dégage de ses œuvres !

Quel lien précis doit-on trouver entre cette pochette de disque et son titre, Nord Noir ?

Toh Imago : La poussière, l’aspect vaporeux et ce monolithe. Je trouve cette œuvre très dynamique et il y a un certain grain que, j’espère, que l’on retrouve aussi dans la musique que j’ai voulu faire. Et puis, il y a dans cette pochette une certaine clarté, accentuée par le bleu. J’aime que cette idée vienne contredire le titre.

Cette pochette est-elle une création originale, ou un travail qui aurait été réutilisé ?

Toh Imago : Non cette pochette fait partie d’une série déjà réalisée par Pierre.

Que représente-t-elle exactement, cette image ?

Toh Imago : La représentation est complètement subjective. Pour moi ce monolithe central apporte un aspect mystique à cette histoire souvent tragique. C’est la matière offerte par la Terre que les hommes sortent et façonnent, à leur plus grand risque et sans prendre compte du péril qu’ils peuvent causer à leur environnement.

Un shooting a également été organisé dans le Nord de la France, afin de regrouper des images de paysages miniers. Pour quelle raison ?

Toh Imago : L’idée lorsque nous avons fait les photos de presse était que le paysage et l’environnement prennent plus de place que moi. Le côté mystérieux m’intéresse, même si je ne vais pas le défendre bec et ongles. Mais je pense que cet album c’est celui de ce pays, de ces montagnes fabriquées par les hommes et qu’il me semblait important que ça soit ça qui soit mis en avant et franchement magnifié par l’objectif de Marine Keller.

Pierre Barraud de Lagerie

Pierre, connaissais-tu le travail de Toh Imago ?

Pierre Barraud de Lagerie : Je connais le travail de Thomas depuis assez longtemps. J’ai suivi de loin son évolution, mais ne suis pas vraiment un amateur de musique techno. Ce n’est pas ce que j’écoute habituellement, même si j’ai des disques que j’apprécie beaucoup dans le genre.

Comment le travail qui est devenu la pochette de cet album a-il émergé dans ton esprit ?

Pierre Barraud de Lagerie : J’avais dans l’idée d’explorer un thème mortuaire, avec des éléments à la fois effrayants et apaisants, une sensation d’espace et de confinement. Quelque chose du tombeau, du souterrain. Du passage vers l’Autre monde dans une architecture simpliste ni moderne, ni ancienne.

L’idée de ce visuel vient-il directement de Toh Imago, ou bien de toi ?

Pierre Barraud de Lagerie : Le choix a été fait parmi une sélection de dessins déjà existants. À vrai dire je ne sais pas (encore) pourquoi c’est cette image qui a été retenue. Je serais d’ailleurs curieux de le savoir, parce que Thomas possède probablement une vision du dessin très différente de la mienne.

De manière très concrète, cette image était-elle un dessin sur papier, une photo, une création directe sur ordinateur ?

Pierre Barraud de Lagerie : C’est un dessin sur acétate, un genre de plexiglas transparent. En l’occurrence, il s’agit d’un acétate teinté en bleu, similaire aux gélatines utilisées en éclairage. Le dessin est à base de peinture à la craie noire, et la technique est très proche de celle de la carte à gratter. Comme c’est un transparent assez sombre, il faut utiliser un arrière-plan clair ou utiliser un rétro éclairage pour faire apparaitre l’image.  

The spiral minaret in Samarra © Wikipédia / Creative Commons / Jim Gordon

Que représente-t-elle exactement, cette image ?

Pierre Barraud de Lagerie : Cette image fait partie d’une série de dessins bleus. Celui de la pochette représente une version brutale d’un minaret, comme celui de la Mosquée de Samarra, cubique et avec des angles aigus, à l’opposé des courbes en spirale de la tour.

Pourquoi le choix du bleu, et cette impression de brume qui domine le tout ?

Pierre Barraud de Lagerie : La brume est un élément qui rend concrète l’atmosphère, qui donne une épaisseur, de la profondeur et qui en même temps, masque les choses. Les grandes formes et les contours apparaissent et les détails sont cachés. Je suis avare de détails dans mes dessins, la brume donne le mystère. Pour le bleu, rapport à la tour en spirale de Samarra, dans la culture islamique de cette époque, le bleu est une symbolique effrayante, c’est la déchéance, c’est le néant, la souffrance, la mort violente. De nos jours c’est au contraire une couleur apaisante, de confort. Cette opposition est dans l’esprit général du dessin.

Le son

Raconter le Nord de la France, côté travailleurs miniers du début du siècle dernier, et le faire par le biais de la musique techno : c’était l’idée de Toh Imago avec ce disque qui dresse un hommage distant et chaleureux au Nord-Pas-de-Calais et à ceux qui ont passé une partie de l’existence le nez fourré dans les souterrains et les émanations indélicates. La techno de Toh Imago tape et caresse, rappelle parfois un peu, même si l’intention était alors plus electronica, l’identité qui était la sienne à un autre moment de sa vie (Gordon, deux EP sortis en 2015, déjà sur InFiné), et lie enfin le Nord de la France à d’autres nords (celui des États-Unis et de Détroit et celui de l’Angleterre et de Manchester) afin rappeler le lien subtil qui existe entre travaux industriels et musiques qui le sont tout autant.

Toh Imago (Facebook / Soundcloud / Instagram)

Pierre Barraud de Lagerie (Facebook / Instagram / Behance)

Toh Imago, Nord Noir, 2019, InFiné Music, artwork par Pierre Barraud de Lagerie, logo par Motoplastic (aka David Normant).

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