The Veils x Nicola Samorì – Total Depravity


The Veils x Nicola Samorì - Total Depravity

En mars dernier, au moment d’analyser la pochette salement anxiogène de l’Emotional Mugger de Ty Segall (la poupée d’une petite fille qui, à ses côtés, ne doit pas passer d’excellentes nuits…), on avait d’emblée déclaré qu’il s’agirait là de la pochette la plus « flippante de l’année ». Et pas de doutes possibles là-dessus.

Ty Segall - Emotionnal Mugger

Dépravation

Et puis, il y a quelques jours, la donne a changé, contestant ce titre pourtant bien difficile d’accès (plus frappé que Ty Segall, sérieusement ?), puisqu’est venu le nouvel album de The Veils, intervenu 3 ans après la sortie de Time Stays, We Go, ce disque déjà alors illustré de manière légèrement malade, puisqu’il mettait en scène une maison complètement isolée et ravagée par des flammes rougeoyantes, métaphore évidente de ce temps qui, comme le suggère le titre, passe et nous laisse derrière, comme des cons réduits à l’état de cendre inutile. Ce nouvel album, le 5e d’une carrière débutée au début des années 2000 (The Runaway Found, conçu en 2004 par un jeune homme, Finn Andrews, alors à peine majeur), il est cette fois illustré non pas par des flammes, mais par une âme, bouleversée. Celle-ci, celle d’une femme, se cachait jusqu’ici dans un corps (comme chez la plupart d’entre nous finalement), mais peut désormais s’en échapper, de cette enveloppe charnelle. Car dans ce corps, il y a un trou, semblable à la crevasse d’une montagne peuplée de ronces dangereuses. Un trou qui débute au niveau de la bouche, frôle les épaules, et s’étend jusqu’à la poitrine, ne laissant que peu de chances à son propriétaire d’être encore le détenteur d’un quelconque souffle de vie. D’ailleurs, sous ses bras, se tient un crâne sans chair, symbole qui n’est en général pas synonyme de l’optimisme le plus fleurissant. Ambiance.

Ce portrait de trois-quart qui illustre à merveille les atmosphères mystiques et souvent possédées de ce 5e album, et qui résonne au moins aussi bien avec le titre qui lui a été donné – Total Depravity donc -, il est l’oeuvre de l’artiste italien Nicola Samorì, pas franchement à son coup d’essai en terme de figures macabres légèrement décharnées. Celle-ci, qui n’est même pas la plus trashy de toutes (c’est dire l’état mental du type…), elle paraît confronter figures religieuses de l’Italie renaissante (on devinerait presque en effet ici l’une des nombreuses Madones de Raphaël, si ce n’est La Joconde de De Vinci), le gore pictural du Caravage, et une certaine idée du figuratif baroque et ombrageux. En bref, c’est hérétique, très moche, et très dérangeant.

Nicola Samorì - Elefantini

Nicola Samorì – Elefantini

La chance hasardeuse

Reste à savoir pourquoi la collaboration d’un Néo-Zélandais (mais résident londonien depuis ses 12 ans, certes) et d’un peintre italien. Finn Andrews, le leader et chanteur du quintet, joint par mail :

« Le processus de recherche d’une pochette d’album est très imprévisible. J’avais un oeil sur quelques trucs depuis 3 ans, et deux semaines avant d’avoir terminé ce nouvel album, ma petite amie m’a parlé de cet artiste italien dont elle connaissait le travail et dont elle pensait que l’oeuvre pourrait nous convenir. Je suis allé voir son travail, et j’ai su immédiatement que cette image serait parfaite pour nous ! Dieu merci, il a accepté de nous laisser l’utiliser. J’aurais été dévasté s’il avait refusé ! »

Nicola Samorì - La Vertigine

Nicola Samorì – La Vertigine

Et effectivement, heureusement qu’il a donné son accord pour la réutilisation de son ouvrage original, cet Italien qui a sans doute dû ressentir aussi, en s’enfilant dans les tympans le rock électronique sonique, silencieux, sournois et salement gangréné de ces Veils parvenus (semble-t-il) au sommet de quelque chose d’assez haut, une connexion entre les fissures hérétiques de son art et les tracasseries mentales qui se devinent si sûrement chez les Veils. Car il fallait être au niveau (et il y en avait) des précédentes pochettes correctement allumées du groupe. Andrews, pour terminer : « Chacune de nos pochettes d’albums est un élément central de l’oeuvre. Une voiture, un homme, un coeur, une maison en train de brûler, une femme. Ils ont l’air bien ensemble, je trouve. Comme un petit gang un peu bizarre. »

Le son

La pop qui durcit le coeur (The Runaway Found), le fracas cérébral (Nux Vomica), le folk traumatique (Sun Gangs), la grandiloquence magnifique (Time Stays, We Go), et désormais, le rock parfois synthétique, parfois minimal, toujours malade, d’un Total Depravity remarquable d’intensité et de mysticisme, à son apogée sur quelques petits chefs-d’oeuvres (« Axolotl », « King of Chrome », « In The Blood ») qui placeront ce disque-là tout en haut de ce qu’il faudra écouter de plus préoccupé et de plus appliqué  au cours de cette année. Des bienfaits de la dépravation.

The Veils (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / Soundcloud)

Nicola Samorì (Site officiel / Facebook)

The Veils, Total Depravity, 2016, Nettwerk Music Group48 min., pochette par Nicola Samorì

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