Ty Segall – Emotional Mugger


Ty Segall - Emotionnal Mugger

Sur fond toujours un peu « strange », voire même beaucoup, inquiétante perception graphique du monde en collage cauchemardesque et en écho à une musique aux sonorités plutôt punk, guitare et batterie en cascade, l’univers bien atypique et intéressement loufoque de Ty Segall s’étend depuis déjà sept expériences musicales et des pochettes d’albums intrigantes, revue donc de son dernier LP, Emotional Mugger qui survient après Manipulator, une suite narrative presque, à décoder.

Ty Segall - Manipulator (2014)

Ty Segall – Manipulator (2014)

L’agresseur pensant

Et même sensible, pour la traduction littérale du titre de cet album. Celui qui ressent la douleur donc, appréhende, prépare comme un psychopathe enfoui dans nos peurs enfantines, prêt à surgir ou bien la compassion, la pitié de la part de celui qui choque, installe l’effroi, fait mal.

Pour la description bien figurée ici, l’un des symboles « flippant » dans l’imaginaire des peurs collectives : la poupée, immobile aux yeux vides, silencieuse et assise, vue et revue sur les trames déroutantes que l’on connaît déjà : nombreuses images alliées à ses ateliers de poupées de verres, de porcelaine plâtreuse, le crâne fissuré, la tête penchée dans la pénombre se réveillant soudain, pour prendre vie à l’intérieur de cet objet sujet au jeu, à l’enfance. Ici alors, manifestée en fillette et pour preuve baptisée par un nœud sur le sommet de la tête, entre expression naïve de la simple poupée et l’étrange notion qui s’en dégage. Évidemment, l’image a été choisie vieillissante sinon ça ne marche pas, photo retrouvée, parcheminée presque et pour la texture plastique celle d’une photocopie. L’absence de décor concentre le regard sur la transparence, sur l’objet, voire désormais l’être inerte et « agressif » représenté, métaphore par ce choix imposé entre l’enfance inexpliquée et plutôt douteuse et un écho certain à la musique de Ty Segall.

Sur son site dédié, la pochette de l’album est mise en scène et va plus loin, bruitage et bébé qui pleure tout d’abord et mise en exergue de cet univers qui appelle aux fantasmes les plus froids. Fond enneigé, toujours avec la technique de la photocopie, du « rien » néant, annonce clignotante en Arial 36 ombrée presque mal fait, une scénette filmée et posée là et surtout une suite imaginée pour notre glauque poupée, sans son nœud déjà en collage approximatif qui appuie toujours un peu plus l’univers « drama » sur un torse de femme nue et imposée, les jambes ouvertes ciglées d’un « I love the center ». Une chose est sûre, au-delà de l’étrange, Ty Segall semble vouloir s’amuser, trait d’humour noir donc mais qui a l’adage d’attirer.

« No man is good three times »

Le nourrisson ventriloque parlerait donc, derrière le message plutôt équivoque une voix qui explique une vision « humaniste » et par cet appel à l’enfance décrirait que l’homme est plutôt mauvais. Ty Segall pointe du doigt nos vieux cauchemars, crie avec sa musique sur nos aspects les plus sombres et semble rire avec. Empirique, cette figure onirique de l’autre soi que l’on peut apercevoir à travers les autres pochettes imaginées par l’artiste. En exemple : Melted en 2010, clairement un monstre toute dent dehors, très coloré, cheveux de paille un peu partout en référence, à l’épouvantail, ou encore Twins en 2012 le reflet déformé, Manipulator aussi plus récemment en 2014, le fantôme en autoportrait derrière un champ aride et brûlant, qui donne son écho à l’enfer imaginé, et même le Slaughterhouse de Ty Segall Band, qui reprend la technique de la photocopie en noir et blanc.

Bref, c’est la drôle épouvante qui domine clairement le domaine particulier et intriguant de Ty Segall, pour les sonorités elles sont métaphores (ou l’inverse) de cet univers fait d’étrange et pour preuve le sixième titre de l’album est intitulé « Baby Big Man (I Want a Mommy) » et l’artiste nous ferait presque penser aux débuts du bien nommé Marilyn Manson à l’époque des Spooky Kids qui s’amusait des codes d’une Amérique filmée, déserte, et californienne et entrevue comme obscure.

Le son

Pour ce nouvel LP du plus stakhanoviste des prédateurs psyché-garage-hardcore (Ty Segall, Ty Segall Band, Fuzz, Black Time, The Superstitions…), l’impression d’un son retrouvée, déjà écouté avec un angle signé et plutôt critique, revendiqué, rock de garage qui crie encore sa jeunesse. Tendresse spéciale pour le titre « Diversion » qui semble renoué avec les années 2000, un Placebo réinventé sur la voix, et des guitares qui s’entrechoquent.

Ty Segall (Site officiel / Facebook / Twitter)

Ty Segall, Emotionnal Mugger, 2016, Drag City, 38 min.

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