Superpoze x Television – For We The Living


« Toutes les générations, sans exception, pensent que c’est leur tour. Que ça ne marche plus. Que ça va exploser. Que la fin du monde est pour bientôt. Et nos enfants penseront sans doute la même chose. Mais pourtant, on sera encore là demain. Il y a eu les fantasmes autour de la fin du monde en 2012. Aujourd’hui, il y a les dérives de Trump, le Brexit, la crise écologique mondiale, et un pessimisme paranoïaque général…Je trouvais ça fascinant de m’inspirer de toute cette esthétique de la destruction, de ce grand, presque divin, qui nous dépasse. Et je trouvais ça puissant de l’évoquer en musique : cet album, et même si ça reste avant tout de la musique instrumentale, c’était une manière pour moi de traiter ce sujet-là ».

L’Après

For We The Living, le second album de Superpoze, propose ainsi une nouvelle vision de l’Après. Lorsque le monde, une fois encore, aura craint pour sa survie essentielle. Quelques titres de morceaux en forme de mots-clés, dans ce disque : « Signal », « Azur », « Hidden », ou « For We The Living », bien sûr, le morceau qui donne son nom au LP. « The Importance of Natural Disasters », aussi, qui conclut symboliquement le tout en reprenant les termes employés par l’artiste américain Walter De Maria, que Superpoze a lu, figure éminente du land-art qui a, largement, contribué à définir cette tendance grandiose de l’art contemporain apparue à la fin des années 1960, et qui consiste à libérer l’art du carcan de la galerie, afin de le rendre à la nature. « Les catastrophes naturelles, disait-il, sont peut-être la plus haute forme d’art dont nous puissions faire l’expérience ».

Walter de Maria – The Lightning Field

Cette fascination pour la possibilité d’une fin prochaine, Superpoze ne l’a pas simplement nourrie en regardant BFM TV et ses breaking news alarmistes, et en s’extasiant devant Google Images et les captations du Lightning Field de De Maria. Le visuel, utilisé pour illustrer son disque et issu d’une série de vidéos tournées en slow motion, notamment, porte la trace des principales influences de cette oeuvre-là. Non pas Le Pandemonium, représentation volcanique des Enfers signée John Martin et exposée au Louvre (le tableau qui inspira Georges Lucas pour la planète Mustafar, de l’épisode III de Star Wars), et que Superpoze évoque lors de notre entretien. Mais plutôt l’univers visuel global d’oeuvres cinématographiques « catastrophées » récentes, des Take Shelter et Midnight Special de Jeff Nichols au Melancholia de Lars von Trier (la lumière rougeoyante sur la route y fait référence), en passant par le Premier Contact de Denis Villeneuve.

John Martin – Le Pandemonium

Jeff Nichols – Midnight Special

« Avant la pochette, j’avais l’idée d’une série de vidéos, tournées en slow motion, afin d’accompagner chacun des morceaux. De ces vidéos, on a tiré une image, provenant de la vidéo de ‘’For We the Living’’, et ce visage à droite qui regarde quelque chose à l’extérieur de la pochette : la composition globale me plaisait. D’abord de manière esthétique, et ensuite pour la symbolique. »

Sur ce visuel, volontairement affiché avec le format d’une image filmée et non pas d’une image photographique, Superpoze apparaît ainsi au premier plan, car, comme le producteur nous le disait à propos de l’artwork d’Opening (déjà signé par le collectif Television, aka Hugo Blanzat et Boris Camaca, avec Matthieu Rocolle pour remplacer Camille Petit), la volonté est réelle d’incarner directement sa musique. « Pour moi, c’est quelque part un rôle d’acteur, de comédien, d’incarner une histoire. Quand je fais de la musique, je m’appelle Superpoze. On tourne, c’est moi qui suis sur scène…c’est normal que j’apparaisse sur mes pochettes de disque ». Au deuxième plan, un ciel bleu, un champ de blé, le vert des arbres, et une route, traduction traditionnelle du futur, mais dont une lueur rougeoyante accentuée nous empêche de voir le bout.

Superpoze x Television – Opening

Champs jauni et château d’eau

« On avait d’abord fait des essais dans un lieu un peu apocalyptique, avec uniquement un seul survivant – moi-même. Mais je n’aimais pas le rendu. Et c’était un peu prétentieux…Puis on a tourné et pris ces photos en banlieue parisienne (ndlr : après recherche, les coordonnées de géolocalisation, notées sur la pochette, renvoient à un espace de Seine-et-Marne, entre les communes de La Haute-Maison et de Sancy). La source rouge sur la route, ce n’est pas un phare. C’est une réflexion du soleil dû au mouvement de quelqu’un en train d’agiter un miroir. Ça rend la route encore plus infinie. »

Et ce château d’eau, imposant, élément bétonné qui dénote, dans ce paysage relativement préservé par l’implantation des humains ? « J’adore ces bâtiments-là. Je suis notamment fan du travail photographique de Bernd et Hilla Becher, qui ont archivé un tas de bâtiments, d’industries défrichées, de transformateurs électriques, et donc de châteaux d’eaux. Le choix de cette photo, c’est aussi un hommage à ces photographes-là, et une anticipation de ce que pourrait laisser notre civilisation à ceux qui viendront après : les ruines de notre civilisation, ce sera ces bâtiments ! » Les survivants siégeant, fantasme, dans des châteaux d’eau. Et avec For We The Living en bande-son ?

Le son

Disque d’anticipation (la fin du monde, mais considérée, finalement, d’une manière plutôt lumineuse), For We The Living se place dans la digne lignée d’Opening, le premier album de Superpoze sorti il y a deux, et propose une electronica ambient qui tape, qui plane, et qui prend le temps de formuler le romantisme électronique. Le petit chef-d’oeuvre de celui qui est en train de s’imposer, à son rythme, comme l’un des producteurs les plus talentueux de sa génération.

Superpoze (Facebook / Twitter / SoundCloud / BandCamp / YouTube)

Hugo Blanzat (Site officielInstagram)

Boris Camaca (TumblR)

Superpoze, For We The Living, 2017, Combien Mille Records, 36 min., artwork par Television

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