Pusha T – Daytona


Dans une salle de bain aux robinets dorés et aux tiroirs construits en blanc, règne un désordre, apocalyptique, digne d’un épisode de la série The Walking Dead – zombies sanguinolents, rares survivants etc. – Quelques pilules y trainent, et quelques pipes à crack, entourées d’une canette de bière que l’on devine vide, et de quelques éléments classiques de cuisine (verre, assiette etc.) qui paraissent juxtaposés ici depuis un bon petit bout de temps. Autour de l’image, une matière qui paraît être, au pire du sang, au mieux quelque chose qui aurait pris le temps de moisir de manière définitive. Il ne s’agit que d’une photo, prise au sein d’une réalité révolue, et pourtant : en regardant l’image, on sait d’emblée qu’il chlingue, dans cette pièce désolée prise en photo par une silhouette dont on devine le reflet dans le miroir crasseux qui domine l’ensemble de la pièce.

Descente aux enfers

Loin de la fiction, ancrée dans une réalité sévère, cette image est une photo de la salle de bain de la chanteuse et actrice américaine Whitney Houston – l’interprète du célèbre « I Will Always Love You » -, datée de 2006, à une époque où cette dernière était plongée dans une sévère dépendance au crack et à la cocaïne, addiction dévastatrice qui devait entraîner sa perte, et son décès quelques années plus tard, en 2012.

Scène de désolation, incarnation dérangeante du malaise dans lequel était plongée la diva américaine, cette photo, récemment mise en vente aux enchères – aux États-Unis, on le sait, les limites sont parfois bien différentes de celles que l’on peut trouver en Europe -, est tombée entre les mains du rappeur, compositeur et producteur Kanye West qui, trop heureux d’acquérir un cliché aussi choquant, s’est empressé de le proposer – ou de l’imposer, compte tenu de l’omnipotence et de la folie furieuse du bonhomme ? – à Pusha T, le rappeur américain signé sur son label GOOD Music (dont Pusha T est également le président), un rappeur qui dû en faire, parce qu’il paraît sous contrôle total de Kanye depuis trois ans, la pochette de son nouvel album, Daytona. La pochette, selon le rappeur, aurait même été changée au dernier moment par Kanye, comme ce dernier l’avait fait récemment avec la sienne, et le visuel de son album Ye. Récemment, le magazine Konbini relayait les propos du rappeur, au micro d’Angie Martinez sur la radio new-yorkaise Power 105.1 :

« On change, c’est ce que les gens ont besoin de voir pour écouter cette musique »

« Vers une heure du matin, mon téléphone sonne. L’appel est masqué, mais c’est Kanye West : ‘Hey, je pense que nous devrions changer la pochette. Cette œuvre a coûté 85 000 $.’ J’ai répondu : ‘Hey, je ne veux pas payer pour ça et je ne vais pas te demander de le faire ! Nous avons choisi la pochette et elle est prête.’ [Kanye a dit] : ‘Non, on change, c’est ce que les gens ont besoin de voir pour écouter cette musique. Je vais payer. »

La spontanéité, on le sait, n’a d’égal chez Kanye West que sa profonde maniaquerie et son rigorisme exacerbé qui le pousse à rechercher toujours plus ce qu’il considère être de la « perfection ». Ainsi, si The Life of Pablo avait par exemple bénéficié du travail d’une quinzaine de producteurs différents (Rick Rubin, Chance the Rapper, Hudosn Mohawke, Gesaffelstein, Noah Goldstein…) et nécessité la dose de travail que l’on imagine, son dernier album en date, Ye, avait vu sa pochette changée au tout dernier moment, sous un prétexte qui paraît être encore bien vague. On peut ainsi considérer ici, avec le choix soudain de changer le visuel d’un album qui n’est même pas le sien, qu’il s’agit tout autant d’une réaction épidermique que de quelque chose de parfaitement anticipé. Car associer à Pusha T l’image d’une scène rendue désolée par la consommation trop accrue de drogues dures, effectivement, ça se tient, le rappeur étant lui-même un ancien dealer, une expérience dans laquelle ont d’ailleurs toujours été largement imprégnés ses textes. Daytona, le titre du disque, est de même une référence à la ville de Floride du même nom – on y organise, notamment, des courses de voitures d’anthologie – autant qu’au modèle de montre Rolex, et cela implique automatiquement un message, simpliste mais moral : les ravages de la drogue n’épargnent personne, et pas même ceux que le luxe a décidé de tenir à l’écart d’un tas d’autres soucis. Voilà pour ce qui paraît être réfléchi.

 

Ce qui reste complexe à imaginer, et ce qui n’aurait certainement pas été envisageable avec un esprit normalement constitué, c’est la raison qui a poussé Kanye West à remettre Whitney Houston au coeur de l’actualité, et ce à travers le plus triste et le plus sombre de ses aspects. Car si la chanteuse américaine n’est pas mentionnée sur ce visuel d’une tristesse terrible, son origine a instantanément déjà fait le tour du web, le producteur new-yorkais n’étant pas d’un naturel très discret. La volonté de choquer, sans doute, a une nouvelle fois prévalue sur le reste. Kanye a raqué 85 000 $ pour obtenir les droits d’utiliser cette photo comme bon lui semble ? Il a manifestement également obtenu le droit, car c’est bien de cela dont il s’agit – le CSA paraît s’en contre-foutre, de cette histoire-là – de salir une fois encore une mémoire qui aurait certainement bien aimé qu’on la laisse en dehors de cette histoire.

Le son

La tendance, dans le hip-hop, paraît actuellement être de s’essayer de nouveau, et de temps à autres, à des albums dépassant à peine les vingt minutes. Et puisque cette tendance est en partie agencée par le grand mégalomane Kanye West – son dernier album en date, Ye, ne dépasse justement pas les vingt minutes en question -, et que c’est lui qui a pris en charge la production – et la carrière ? – de Pusha T, moitié du duo Clipse, depuis trois bonnes années, il pouvait difficilement en être autrement de Daytona, un album fait de sept petits titres et qui prouve, une fois encore, que le temps ne fait rien à l’affaire. Le temps d’un morceau de Godspeed, Pusha T condense en effet non seulement ses obsessions les plus récurrentes – celles qui mènent à ce qui est luxueux, et à ce qui est illicite -, mais également un talent incontestablement magnifié par la patte d’un Kanye jamais plus pertinent que lorsqu’il s’agit de bosser pour les autres. Alors, quel présage y voir ?

Pusha T (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / Youtube)

Pusha T, Daytona, 2018, Good Music / Def Jam Recordings,

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