Nick Cave & The Bad Seeds x Tom duBois — Ghosteen


Des singes qui traînassent dans les herbes, seuls ou en famille. Des flamants roses regroupés par deux qui ont posé leurs pattes dans l’eau, et ont laissé le bec dans les airs. Un paon mâle qui entame sa parade nuptiale en déployant sa traîne majestueuse. Un lion, mâle là encore, qui se repose, repu, aux côtés de sa progéniture. Un cygne tout blanc qui nage sereinement près des félins, le lion et les lionceaux au-dessus de lui, et un guépard en dessous. Un agneau qui regarde l’horizon, tout près d’un cheval à la robe blanche bientôt rejoint par quelques autres. En arrière-plan, ces chevaux-là incarnent, et parce que leur course effrénée a provoqué quelques remous évidents (quelques volatiles ont dû s’envoler, eux aussi, de manière précipitée) l’élément perturbateur sur le point de briser la sérénité du panorama.

Le Paradis loin de la Terre

L’artwork de Ghosteen, le nouvel album de Nick Cave & The Bad Seeds, est une représentation de l’Éden biblique. Une fois n’est pas coutume, on n’y trouve ni Adam, ni Ève, mais seulement les animaux qui peuplaient le Paradis avant l’arrivée du couple d’humains. Pas de serpent non plus et pas de pomme, ce n’est pas le sujet.

Pas d’Adam ? C’est un peu trop vite dit. Car si au sein de cet artwork, le premier homme n’est effectivement pas de la partie, cela n’a en effet pas toujours été le cas. Car il existe une première version de cette œuvre, déjà signée par Tom duBois, peintre américain natif de Chicago qui gratte aussi un peu la guitare et qui, en se convertissant « tardivement » au Christianisme (pas de communion pour le jeune garçon que fut Tom), avait pu penser, peut-être plus philosophiquement que d’autres, son rapport à Dieu, à Jésus, aux récits bibliques. Ses peintures issues de l’Arche de Noé cartonnent aux États-Unis (on a même fait de certaines d’entre elles des puzzles ou d’autres produits dérivés), de même, donc, que celles présentant une certaine vision du jardin d’Éden généralement figuré, chez Tom, avant l’arrivée des tentations, des curiosités et des vices qui, ici, finiront par tout gâcher.

Dans cette collection, il y a donc notamment ce tableau — The Breath of Life. Adam in the Garden of Eden — où l’on voit les mêmes protagonistes que chez Nick Cave — le lion, les paons, les flamants roses, les chevaux en arrière-plan etc. —, à ceci près qu’à la place de l’agneau blanc qui occupe, sur l’artwork de Ghosteen, le centre du tableau, on trouve Adam, les cheveux longs, le torse imberbe et un petit lionceau dans les bras dont il semble gentiment s’occuper. Le premier homme avec le roi (pour l’heure, il n’est encore que prince) des animaux. Tout en haut de la chaîne alimentaire, on s’entend bien.

Tom duBois – The Breath of Life – Adam in the Garden of Eden

Adam — sans Ève pour venir, encore, croquer la pomme — remplacé par un petit agneau. Pourquoi ce changement, d’autant plus notable que le protagoniste de l’image est à chaque fois placé au centre de la scène, entre le tableau de base et la version révisée pour Nick Cave ? Il faut se rappeler que l’agneau, dans la littérature et l’imagerie biblique, renvoie bien souvent, que ce soit avant (on l’annonce) ou après (on la rappelle) la Passion, à la personne de Jésus, le Christ y étant l’incarnation parfaite de l’innocence, de la pureté, de celui que l’on sacrifie pour le besoin des autres. On a sacrifié le Christ, ou l’« agneau de Dieu » comme le désigne Jean le Baptiste, comme on a sacrifié nombre d’agneaux (ou « moutons » ou « brebis » : dans la Bible, c’est avant tout du bétail ovin que l’on parle) afin d’expier ses fautes dans des sociétés dites « primitives ». Dans les deux cas, c’est l’innocence que l’on a égorgé, que l’on a opprimé et que l’on a conduit vers la Croix.

La chute de l’ange

Reste le cas Nick Cave, et cette volonté d’avoir fait de l’agneau l’élément central de la peinture de duBois. On imagine une discussion, forcément spirituelle, entre les deux hommes — l’australien, de confession anglicane, est lui aussi largement préoccupé par le sacré, que ce soit dans sa vie privée ou dans sa vie artistique, où les références religieuses abondent —, et une évidence qui s’impose rapidement. Nick Cave, on le sait et la tragédie fut à l’époque très médiatisée — l’artiste lui-même avait sorti le très intimiste film One More Time With Feeling, qui racontait la genèse de la création de l’album Skeleton Tree, habillé par cette pochette d’un noir glacial —, a perdu il y a quatre ans un enfant, son fils adolescent de quinze ans. La famille était à Brighton, le garçon a glissé. Il a atterri dix-huit mètres plus bas et cette chute-là lui a été fatale.

Nick Cave & The Bad Seeds x Hingston Studio – Skeleton Tree (2016)

Lui aussi, comme Jésus, comme l’agneau, fut sacrifié trop tôt, victime innocente d’une destinée tragique. Ghosteen : le titre de cet album renvoie vers l’idée « d’adolescent fantôme » (l’éternelle absence bien présente que finissent par devenir les êtres que l’on a égarés), vers cette figure qui apparaît, parfois, lorsque l’esprit perd certains de ses repères. Elle apparaît comme est apparue cette figure de  l’agneau, blanc comme ce qui est pur, blanc comme les habits de Jésus.

L’innocent disparu, une fois encore, est apparu sous les yeux du père Nick Cave. La porte entre les deux mondes s’est ouverte, l’artiste peut franchir le seuil de l’Éden, y rejoindre son fils, et entamer une discussion qu’il n’est plus possible d’engager autre part. Ghosteen, dès lors, peut débuter.

Nick Cave © Matthew Thorne

Le son

Hier, Nick Cave, accompagné des Bad Seeds, narrait les histoires de personnages sombres, curieux, atypiques, dangereux et bizarres, qui s’avançaient dans l’ombre et sur lequel lui seul semblait pouvoir braquer un semblant de lumière, celle des projecteurs artificiels ou celles des feux bien naturels. Aujourd’hui et depuis l’album Skeleton Tree (2016), Nick Cave n’a plus besoin de rechercher dans l’imposante culture classique et underground qui est la sienne les fantômes qui peupleront bientôt ses histoires : l’australien en possède un à lui seul, qui ne le lâche pas. Son fils est tragiquement décédé à l’âge où l’on n’est pas censé décéder (quinze ans, c’est un peu jeune), et l’art tout entier de son père semble désormais lui être consacré. Dans « consacré », il y a « sacré », et c’est bien de cela dont il s’agit : le père s’est lancé dans les Enfers non pas à la recherche d’Eurydice (celle-là, quelqu’un s’est déjà occupé de son extraction), mais bien de son propre fils. Il a trouvé la porte du Paradis et cherche désormais celle de son opposé. Par le biais d’un disque quasiment dépourvu de guitares et de batterie, remplacés par des chœurs de cathédrale, des synthétiseurs pleureurs et une voix qui manque parfois de se briser, il paraît être sur une piste solide.

Nick Cave & The Bad Seeds (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / YouTube)

Tom duBois (Site officiel)

Nick Cave & The Bad Seeds, Ghosteen, 2019, Ghosteen Ltd / AWAL Recordings Ltd, 69 min., artwork par Tom duBois

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