Major Lazer x Ferry Gouw – Peace Is The Mission


Major Lazer x Ferry Gouw – Peace Is The Mission

Lorsqu’en 2009, ils planchent ensemble sur l’identité visuelle à laquelle associer le son véhiculé par Major Lazer – ce projet de dancehall hétérogène encore embryonnaire que Diplo a pu constituer grâce à sa rencontre avec le producteur Switch, via M.I.A. – Wesley Pentz (le vrai nom de Diplo) et son manager Kevin Kusatsu pensent l’idée d’un personnage récurrent, qui porterait le même nom que le groupe, incarné par un commandant rasta bodybuildé aux lunettes noires, portant un pistolet à la place du bras droit, et dont la mission consisterait à pacifier un monde sous l’emprise des zombies et d’autres forces (humaines ou monstrueuses) plus ou moins maléfiques. Vaste programme.

Du Major belliqueux…

La conception du personnage, savant mélange entre un G.I. Joe impassible et l’un des malfrats qui apparaissent sur les pochettes créées par l’artiste jamaïcain Wilfred Limonious, est rapidement confiée au designer graphique Ferry Gouw. Ce dernier, natif de Jakarta mais désormais résident londonien, se chargera dès lors de la globalité de l’identité visuelle du projet, de la réalisation des pochettes à celle des outils promotionnels, de la scénographie live à la réalisation – avec Diplo et Kusatsu – de la série TV sortie cette année et mettant en scène le Major au sein d’une série aventure confirmant l’addiction des trois têtes pensantes du projet pour l’esthétisme cartoonesque des années 80-90.

Major Lazer, ainsi, fait son apparition dès le clip de « Hold The Line », ce single qui a commencé à étendre l’audience du projet, dans lequel le Major affronte (et vainc) une panoplie de méchants relativement traditionnels (momies, vampires, ovnis). Des méchants que l’on retrouvera réunis sur la pochette du premier album Guns Don’t Kill People… Lazers Do, entourés par le quatuor visuel danseurs jamaïcains / fille en bikini / palmiers / éléments de sound-system. Le tout, bien sûr, surplombé par la figure du personnage déjà iconique du projet, affublé par ses ingrédients vestimentaires et anatomiques qu’il n’a pas encore quittés à ce jour (béret rouge, lunettes noires, mitaines en cuir, brassard jaune, Rangers au pied, flingue à la place du bras droit, barbe épaisse et bandoulière portant une série de microphones).

Le processus, qui consiste à faire apparaître des personnages dans un clip opposant le Major à des ennemis coriaces avant de les faire réapparaître sur une pochette d’album, sera de nouveau utilisé pour le visuel de Free The Universe (2013), le second album du projet, qui accueille sur sa cover les mêmes personnages que dans le clip de « Jessica » (la ninja féline, les vaisseaux spatiaux, le général avec un vinyle tranchant à la place du bras droit). Ce dernier personnage, que l’on nous présente au début du clip comme le Général Rubbish, est également présent dans la vidéo de « Scare Me » – saignant, sexy et déjanté comme un élément oublié de la saga Desperado ou Machete (encore l’influence Rodriguez) -, qui montre pour la première fois un major en chair et en os, puisque c’est l’acteur Terry Crews (l’un des Expendables de Stallone) qui interprète le rôle de l’homme aux gros bras et au regard inexpressif.

Ce personnage, s’il n’apparaît finalement et étonnement que dans peu de clips (on le voit aussi dans « Come On To Me »), est présent par contre sur la plus grande partie des pochettes d’albums, toutes conçues par Ferry Gouw. Sur les 24 covers recensées et produites de 2009 à 2015, (sorties physiques + digitales), on ne note en effet l’absence du Major que sur 4 d’entre elles, dont 3 singles émanant du dernier album Peace Is The Mission, album et singles dont on peut noter le caractère bien plus épuré et bien moins chargé que les visuels liés à Guns don’t Kill People… Lazers Do et de Free the Universe. Ces derniers ressemblaient à ces affiches de blockbusters fantastiques déclinées en plusieurs épisodes d’une même saga (façon Star Wars ou Seigneur des Anneaux) qui paraissent toujours être le prétexte au regroupement des personnages les plus fameux et les plus symboliques du film.

…au Major pacifié

En désemplissant ses images, Ferry Gouw oblige ainsi l’œil à se focaliser sur un élément précis et plus spécifique qu’hier. Peace Is The Mission : et cette paix, puisqu’il est le seul personnage présent sur la pochette, c’est Major Lazer lui-même qui l’incarne.

Dans une interview qu’il nous accordait récemment, à l’occasion d’une exposition rétrospective organisée à la galerie parisienne L’Issue, Ferry Gouw mettait justement en avant la volonté de marquer avec le visuel du nouvel album une attitude nouvelle du Major, « plus tranquille, plus pacifiste, plus réfléchi, plus spirituel (…) ». Débarrassé des ennemis qui l’entouraient hier, c’est effectivement un Major apaisé, confronté à sa propre existence et à sa propre mission qui intervient ici. Ferry Gouw : « D’une certaine manière, c’est un nouveau départ, ou au moins une nette progression vis-à-vis du dernier album. Ce visuel incarne ce qui précède le chaos, une certaine phase de reconstruction. Major Lazer tente de fusionner les tribus afin qu’elles ne fassent plus qu’un, avec un élan plus positif et plus spirituel que dans le passé. »

Cette pacification du personnage est aussi marquée par l’utilisation d’une typographie devenue plus ronde sur Peace Is The Mission, là où celle-ci se trouvait hier plus rêche, lorsqu’elle ne se trouvait pas carrément stalactite et tranchante. Le personnage, englobé dans cette ovalité, s’en trouve ainsi plus rassurant, et assume pleinement les aspirations protectrices de celui qui a vocation à endosser, pour de bon, les habits du dernier défenseur d’une humanité en danger.

Le son

Goinfré de tubes d’une efficacité incontestable quoique très rentre-dedans (« Lean On », « Too Original », « Roll the Bass », « Night Riders »), Major Lazer, au sommet d’un Olympe de popularité qu’il a lui-même bâti (il a fallu imbriquer pour cela des couches d’électro, de reggae, de dubstep et de trap), continue sa tentative de réhabilitation massive d’un dancehall enfin dé-vulgarisé, et chose incroyable, y parvient toujours avec la même dextérité. Appelons ça une nouvelle mission accomplie.

Major Lazer (Site officiel, Facebook / TwitterSoundCloud / TumblR)

Ferry Gouw (Site officielFacebook)

Major Lazer, Peace Is The Mission, 2015, Mad Decent Under / Because Music, 32 min., pochette par Ferry Gouw

Vous aimerez aussi

Interview : Ferry Gouw, D.A. de Major Lazer Né dans la capitale indonésienne de Jakarta, à plus de 11 700 kilomètres de Londres (on a calculé), là où il réside désormais, Ferry Gouw est aujourd’hui l’omnipotent directeur artistique de Major Laz...

Comments

comments