L’Or du Commun x Cécile Stevens – Sapiens


Des mannequins uniformes, dénudés et sans poils, s’accumulent par dizaines dans une pièce qui paraît ne pas avoir de limite. Identiques lorsqu’on les zieute de loin, légèrement différents lorsque l’on pose un regard un peu plus attentif sur eux, ils sont, pour le trio bruxellois L’Or du Commun (les rappeurs Loxley, Primero et Swing) et pour la designeuse Cécile Stevens de l’agence pomme3D, une représentation de cette espèce que les scientifiques nomment « Homo sapiens » (celui qui vient juste après l’homme de Neandertal), et que le lambda nomme « espèce humaine ». « Homosapiens y’a pas assez d’amour entre nous », chante par exemple le trio sur le refrain de du morceau « Homosapiens », illustré par un clip dans lequel on retrouve, justement et à plusieurs reprises, les visages détachés du reste du corps que l’on retrouve, multipliés, sur la pochette du disque.

« Homosapiens y’a pas assez d’amour entre nous »

« C’est vrai qu’on m’a dit leurs cerveaux sont morts alors amuse-les / C’est plus facile de faire dormir la foule une fois muselée / Dans ma poitrine un cœur en plastique pour une âme usée / la vie fait peur mais on arrive à vivre sans l’assumer ».

« Y’a comme un caillou dans l’mécanisme, les mêmes erreurs à l’infini s’reproduisent »

C’est que l’Homo Sapiens (appelé ici Sapiens, pour faire plus court), et sa faculté à se reproduire à l’infini en ne proposant que rarement une version alternative de la précédente (« y’a comme un caillou dans l’mécanisme, les mêmes erreurs à l’infini s’reproduisent »), est le sujet central d’un album qui parle de l’universel, à travers le prisme de trois parcours individuels. L’Or du Commun, joint par mail : « Cette pochette est relativement libre, mais elle implique beaucoup de sujets qu’on évoque dans le disque (amour, surconsommation, solidarité, uniformisation …) L’idée nous est venue en milieu de projet, peu après avoir défini le titre de l’album », nous dit le groupe. « Pour faire Sapiens, on s’est inspirés de nos vécus pour parler de l’homme, et plus précisément de la façon dont il trouve sa place dans la société actuelle. La première lecture de la pochette représente donc nos trois visages, au milieu de la masse. »

Proposer une vision de ce qui constitue l’homme, à travers la représentation de la masse, immobile et suiveuse. La démarche de L’Or du Commun, rendue physiquement possible par cette modélisation en 3D proposée par Cécile Stevens (les visages des trois rappeurs, eux, ont été réalisés à partir de photos en 360°), rappelle celle du groupe français Club Cheval, qui avait illustré il y a trois ans son album Discipline avec cette image d’une foule compacte et bien éduquée, et où le moindre regard oblique constituait une déviance rare et dangereuse.

Ici, les regards sont plus vides encore, et l’humain n’en est même pas vraiment un, puisque ce sont bien des mannequins, ceux que l’on habille dans les magasins ou ceux que l’on envoie au crash-test afin de tester l’efficacité d’une voiture au cours d’un accident potentiel, qui sont utilisés, et cela afin d’insister, sans doute, sur l’aspect périssable et parfaitement remplaçable des êtres. Dans I, Robot (2004), la version hollywoodienne et musclée du réalisateur américain Alex Proyas des romans Les Cavernes d’acier ou Le Robot qui rêvait d’Isaac Asimov, il y a cette scène où Will Smith, policier dépressif mais perspicace, se retrouve à la poursuite d’un robot sorti du rang, et qui décide, justement et pour se camoufler, de rejoindre la masse afin de se fondre dedans. Avec Sapiens, on est sur la même idée. Celle de dire qu’au sein d’une foule nombreuse, rares sont ceux qui se démarquent, c’est le cas de le dire, du commun.

Le son

À Bruxelles, depuis quatre ans, on s’affranchit franchement des ainés et des cousins français, qui avaient, pendant plus de vingt ans, gouvernés sans partage la scène rap dite « francophone », reléguant le rap belge au rang de simple faire-valoir. Avec l’émergence de Roméo Elvis, de Damso, de Caballero & JeanJass, de Hamza, la Belgique affirme désormais des ambitions égales, et sort de l’ombre. Nouvel éminent exemple, cet album de L’Or du Commun, mené par trois têtes penseuses (les rappeurs Loxley, Primero et Swing) et par un producteur judicieux (Vax1) qui formulent les maux d’une génération perdue au sein d’un monde peu lisible, et via des bangers qui n’ont d’équivalents que les quelques instants de douceur que propose un album nommé comme un documentaire d’Arte, mais qui résonne, plutôt, comme un chant au mal-être.

L’Or du Commun (Facebook / Instagram / Twitter / YouTube)

Cécile Stevens, de pomme3D (Site officiel / Facebook)

L’Or du Commun, Sapiens, 2018, LaBrique / URBAN[PIAS], artwork de l’album par Cécile Stevens de pomme3D,  artwork global du CD par Romain Garcin

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