Lorde x Sam McKinniss – Melodrama


Aux XVIIIe et XIXe siècles, dès que le statut autorise une place suffisamment élevée au sein de la grande pyramide qui hiérarchise les valeurs sociétales, il est de bon goût de se faire portraitiser, par un artiste de renom, ou bien – tout dépend de l’épaisseur de l’épargne – par un artisan habitué à répéter l’exercice quasiment à la chaîne. La portraitisation, par la peinture bien sûr, l’art le plus réputé, qui permet aux nobles très occupés à gérer leurs rentes, aux bourgeois en pleine ascension sociale, aux notables des villes, aux princes qui côtoient les plus puissants, d’offrir à leur ego une belle manière de les flatter, en même temps que d’offrir à leur résidence un objet de décoration pompeux à accrocher dans la pièce principale, au-dessus de la cheminée et devant la table destinée à accueillir le repas du soir. Poser devant un peintre, devenir oeuvre d’art, et accéder, croyait-on, à une certaine forme de postérité.

L’art du portrait : pratique d’hier

En 2017, le propos a naturellement évolué. La photo, moins couteuse et plus pratique, a surplombé dès le début du XXe cet art pictural qui devait s’élitiser davantage encore au fur et à mesure que les techniques photographiques se développaient, aboutissant même, en ce début de XXIe, à la numérisation d’une pratique rendant la photographie accessible à tous, tout le temps. Le monde entier tire le portrait (et s’auto-portraitise, via le selfie). Il suffit pour cela d’avoir à portée de main un smartphone, et un compte Instagram ou Facebook pour le montrer au monde.

Dans ces conditions, et à l’heure où même le monarque ne voit plus sa figure posée sur une toile (du portrait plein d’emphases de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud à la photo officielle du président « normal » Hollande par Raymond Depardon, l’écart est immense), celui qui prend le risque du retour à cette pratique d’un autre âge prend forcément le risque du résultat kitsch à souhait (au mieux) ou complètement ringard (au pire). Loin des figures régaliennes ou des notables de la finance (pas de peinture chez les banquiers d’affaires), c’est chez les musiciens, notables du cool, que l’on peut encore retrouver, à quelques petites occasions, pareille entreprise.

Récemment, on a vu, en France, le patron de Tricatel Bertrand Burgalat, peint par les soins du Français Guillaume Pinard et pour les besoins de l’album Les choses qu’on ne peut dire à personne. Perez aussi, peint par Thomas Lévy-Lasne sur son EP Perez, et sur son LP Saltos. Et là, Lorde, la Néo-Zélandaise entraînant toujours dans son sillon des dizaines de groupies zélées.

Prince, puis Lorde

Pour son nouvel album, intitulé Melodrama (car il y est question des drames ordinaires), la jeune fille (à peine 20 ans), a en effet fait appel au peintre New-Yorkais Sam McKinniss, qu’elle a rencontré via des amis communs et dont elle a découvert le travail via l’exposition Egyptian Violet, où était notamment exposé le portrait que McKinniss avait réalisé de Prince. Basé sur la pochette culte de Purple Rain, on y voyait le Kid de Minneapolis posé sur ce motorcycle devenu classique, reproduction picturale poursuivant ainsi la démarche du jeune peintre qui consiste, souvent, à réutiliser des images issues de la culture populaire (la pochette de Blonde de Frank Ocean, une image de Leïa dans l’Empire contre-attaque, une autre tirée du Batman de Joël Schumacher…), et de la réinterpréter par le biais de l’huile sur toile.

Prince, Lorde : le destin semblait tracé. L’auteure de Pure Heroine demande ainsi à McKinniss d’illustrer son nouvel album, et de le faire en gardant en tête l’idée d’adolescente innocente. « I wanted to be a teen-ager in my bedroom after a long night, at daybreak », dit-elle. On croirait la Belle au bois dormant, tout juste éveillée.

Lorde – Pure Heroine (2013)

Cette fois, l’Américain ne se basera pas sur une photo déjà existante, mais se chargera d’en réaliser une, photo qu’il recopiera ensuite, en peinture, avec ce coloris bleuté qui n’est pas sans rappeler le visuel du dernier album d’Ásgeir, Afterglow, lui aussi paru cette année, un autre lyrique qui semblait alors en pleine phase, lui aussi, d’éveil. Le bleu de la nuit pour les âmes sensibles : que l’on rêve à Reykjavík ou à Wellington, les songes semblent donc être inscrits dans le même coloris. Surtout lorsque la lumière du jour se reflète, elle aussi, sur leurs visages adoucis.

Ásgeir – Snorri Eldjárn Snorrason x Viktor Weisshappel – Afterglow (2017)

Le son

À 16 piges, Lorde squattait déjà les ondes et la tête des Top 50. Avec son album Pure Heroine, et son tube « Royals », la Néo-Zélandaise, débarquée du nouvel an, voyait déjà son visage poupon tourné en boucle sur MTV, pour grand public abasourdi, comme à l’affiche de festivals pour jeunes gens branchés (comme le We Love Green, en France, il y a trois ans). Voilà son petit mélodrame à elle : avoir accroché les yeux du monde à l’âge où l’adulte se construit, se cherche, se vautre, fait n’importe quoi avec n’importe qui. Ce second album revient donc sur cette période, et sur les doutes qui subsistent, à l’heure de cette crise de la vingtaine (lol) assumée. On ne va pas parler d’album de la maturité, mais c’est tout comme.

Lorde (Site officiel / Facebook / Twitter / YouTube / Instagram)

Lorde, Melodrama, 2017, Universal Music, 41 min., artwork par Sam McKinniss

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