L’Épée x Wen — Diabolique


Il y a deux ans, Monsieur et Madame Limiñana sortent Shadow People, un album qui est loin d’être le premier — c’est même le septième depuis qu’ils officient sous le nom The Limiñanas — et qui, justement, les sorts de l’ombre underground dans laquelle le couple marital devenu duo de rock garage traînait jusqu’alors. L’album est un très gros carton, est gonflé de featurings — l’actrice Emmanuelle Seigner, le chanteur et leader du Brian Jonestown Massacre Anton Newcombe, l’auteur Bertrand Belin, le bassiste de New Order Peter Hook — qui viennent ajouter leurs talents respectifs sur des accords souvent répétés en boucle comme d’interminables ritournelles psyché. Niveau pochette de disque, c’est Richard Bellia qu’on convoque, le photographe lyonnais qui a shooté durant sa carrière tout ce qui se fait de plus rock et de plus souterrain en France et ailleurs depuis le début des années 80.

L’expérience est tellement bonne et accapare un public tellement nombreux — la tournée, pour les Limiñanas, est longue, et les retours unanimement positifs et quasiment inédits pour un groupe garage à la française  — qu’elle donne à certains qui avaient travaillé ensemble sur Shadow People l’envie de recommencer au plus vite l’expérience. Elle donne, par exemple, l’envie à Emmanuelle Seigner de se remettre à en chanter, des chansons plus forcément proches des formats yéyé qu’elle avait envisagé il y a quelques années. C’est d’abord un projet solo de celle qui a tourné chez Godard (Détective), Polanski (Frantic, D’après une histoire vraie, J’accuse…), Ozon (Dans la maison) ou Dahan (La Môme) que l’on envisage. The Limiñanas doivent travailler dessus, mais le timing n’est pas bon et c’est Anton Newcombe qui, depuis Berlin, récupère l’affaire. L’investissement, de la part du Brian Jonestown Massacre, sera total, et dépassera même les attentes initiales d’Emmanuelle. Rapidement, ce n’est plus simplement le projet de la comédienne, mais bien aussi celui d’Anton et des Limiñanas, qui reviendront vite dans la course. C’est un projet collectif, un supergroupe underground. La voix 60’s et lascive d’Emmanuelle, les boucles de Monsieur et Madame, les guitares psychédéliques d’Anton. La recette, qu’on jugera rapidement Diabolique, se nommera L’Épée. Et c’est d’un rêve d’Anton que ce mot-là est sorti :

Ça m’est venu tout seul, je me suis réveillé avec ‘The Sword’ en tête

Anton Newcombe

« Le nom du groupe m’est venu en rêvant », nous dit-il. « Après que nous ayons décidé de faire cet album en tant que groupe plutôt qu’un disque solo pour Emmanuelle Seigner, je lui ai demandé de me laisser essayer de trouver un nom pour ce groupe. Ça m’a pris environ trois jours, je pense, et je ne me souviens finalement pas avoir réellement réfléchi à la question… Ça m’est venu tout seul, je me suis réveillé avec ‘The Sword’ en tête. J’ai fait une recherche Google sur mon ordinateur pour vérifier si le nom existait déjà, et il était effectivement déjà pris. J’ai donc décidé de traduire le mot. »

« The Sword », en français, ça donne « L’Épée ». Le disque prendra rapidement, justement, la forme d’un rêve dont on n’ose pas tellement raconter la forme à ceux qui posent la question — on y parle de brigades engagées dans des luttes néfastes (« La brigade des maléfices »), de « Dreams » peu sereins, de cérémonies inavouables (« Un rituel inhabituel »…) — et sera illustrée, encore une idée d’Anton, de la manière la plus littérale qui soit. Une épée à double tranchant dont on aurait bien du mal à deviner la provenance (il existe quasiment autant de types d’épées qu’il y eut de guerres à mener…), et noyée dans un souffle psychédélique, maquille ainsi ce premier album du projet.

« Quand je pense au nom d’un projet ou à un titre, je pense à sa signification, à sa nature symbolique, à son look et à la manière dont il sonne. C’est ouvert : je veux que les gens y réfléchissent et y trouvent leur propre sens. Le graphisme est désormais important aussi, tellement important… J’ai demandé à mon ami Wen des Birdstriking (un super groupe chinois) de réaliser la cover car il fait des choses intéressantes en utilisant graphiquement des encres métalliques. Et il a accepté. »

Wen, des Birdstriking ? Impossible d’avoir plus d’informations à son sujet. Et même lorsqu’il s’agit simplement d’obtenir le nom intégral de l’artiste. Le management : « Nous n’avons pas son nom complet car il vit en Chine et que, parce qu’il joue du rock’n’roll et des choses occidentales, il a tendance à garder cette information pour lui seul… Pour lui, ce serait dangereux, il pourrait se retrouver dans un camp de rééducation pour ne pas avoir obéi à la ligne du parti communiste chinois. »

Birdstriking x Wen – Holey Brain (2017)
Birdstriking x Wen – Die! Die! Die! ‎– Birdstriking/Die! Die! Die! Split 7 (2017)

Au sujet de l’illustrateur, alors, on ne pas va fouiller. Une épée, de Damoclès cette fois, rôderait donc au-dessus de la tête de certains, ne prenons pas de risques. Et sur le titre de ce disque — Diabolique — et le rapport avec l’arme favorite des civilisations antiques et moyenâgeuses ? Anton Newcombe peut-être, pour finir ?

Créer des rêves plus vite qu’ils ne peuvent être détruits, c’est finalement presque plus sinistre qu’être une icône nihiliste indifférente

Anton Newcombe

« J’avais tout une série de titres en tête, de chansons et d’albums, sur laquelle je n’arrêtais pas de revenir. À un moment, Lionel m’a arrêté sur ce titre-là, Diabolique. Il me plaisait, parce que je crois que beaucoup de choses sont inversées aujourd’hui. Je veux dire, je trouve la musique pop et la culture capitaliste plutôt nocive, et les médias de masse carrément diaboliques. Mais en même temps, c’est vrai que je trouve qu’être indépendant, détaché de cette culture populaire ou d’un certain désir de réussite ou de richesse, c’est être révolutionnaire et finalement vraiment diabolique dans le sens où refuser de croire dans toutes ces conneries et se présenter comme tel c’est un peu the ultimate fuck you. Créer des rêves plus vite qu’ils ne peuvent être détruits, c’est finalement presque plus sinistre qu’être une icône nihiliste indifférente au fait que tout le monde court un peu plus à sa perte chaque jour. »

Le son

Ce qui était initialement pensé comme le nouvel album d’Emmanuelle Seigner (déjà auteure de trois albums entre 2005 et 2014, dont la bande originale du film Backstage) est devenu, au fil du temps, le nom d’un quatuor qui avait déjà eu l’occasion de croiser le fer sur Shadow People, l’album de The Limiñanas (le projet mené par les époux Lionel et Marie Limiñana) sur laquelle l’actrice posait sa voix sur le titre « Shadow People ». Sur le septième album du duo , on retrouvait aussi déjà Anton Newcombe, leader de The Brian Jonestown Massacre et producteur de ce disque qui devait donc sceller le début d’un autre, non plus étiqueté The Limiñanas ou Seigner mais L’Épée, bizarrerie psyché, yéyé, alternatif, un disque qui prend son temps pour couper des nuques, et mène des combats au sein desquels une certaine idée du diable n’est jamais vraiment loin. « Si vis pacem, para bellum » ?

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L’Épée, Diabolique, 2019, Because Music / A Recordings Ltd, artwork par Wen

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