Lee Ranaldo x Richard Prince – Electric Trim


Avec Thurston Moore et Kim Gordon, Lee Ranaldo fonde, depuis New York et au tout début des années 1980, le groupe Sonic Youth, version arty et expérimentale du punk tout juste lancé en Europe par des Anglais (Sex Pistols, Buzzcocks…), qui ont su retenir le plus brutal et le plus crado des expériences Velvet Underground et Ramones. Le son est brut, extrême, avant-gardiste, et le succès, commercial aussi, est tout de même au rendez-vous. On parlera de « noise rock », de « no wave », de « post-punk », et on retiendra les textes subversifs et corrosifs de Thurston Moore, le chant plaintif et radical de Kim Gordon, et les expérimentations sonores de Lee Ranaldo, guitariste virtuose adepte de tentatives bizarres, comme celle qui consiste à jouer de la guitare avec des baguettes de batterie (« 100% », « Sugar Kane », « Burning Spear »), avec un tournevis (« The World Looks Red », « I Love Her All The Time », « Confusion Is Next », « Early American », ou « Flower »), ou même avec une batte de baseball, notamment au sein de cette prestation live demeurée célèbre de la NBC avec David Letterman.

On the road again

Sonic Youth, c’est aussi quelques pochettes de disques légendaires, dont quelques-unes, encore, ont été réalisés par Lee Ranaldo, qui poursuivit plus tard, une fois sa carrière solo lancée (la fin de Sonic Youth est actée en 2011, mais son premier disque solo From Here To Infinity, sort en 1987), la conception de ces oeuvres photographies et dessinées qui coïncidèrent souvent, parce que chacun possède en son soi ses propres obsessions – en la conception de routes, comme sur Acoustic Dust, album sorti en 2014.

Lee Ranaldo – Acoustic Dust (2014)

Sur Electric Trim, le dernier album en date de Lee Ranaldo, c’est une route, encore, qui se trouve figurée, une image qui nous a intuitivement renvoyé vers le souvenir de cette photo, sombre et lumineuse, du photographe américain Helmut NewtonLeaving Las Vegas, qui date de 1998. Très loin du modeux et dandy Newton, c’est Richard Prince, le célèbre auteur de la controversée série Spiritual America (1981) et Untitled (Cowboy) (2000), continuateur moderne de Duchamp (ses collages renvoient souvent aux ready-made du surréaliste français) et ermite notoire (il vit dans une maison isolée dans la campagne du Montana…), et qui avait réalisé pour Sonic Youth l’artwork de Sonic Nurse, qui est l’auteur du visuel utilisé ici.

 

Helmut Newton – Leaving Las Vegas (1998)

Richard Prince – Untitled (Cowboy) (1991–1992)

Richard Prince – Spiritual America (1989)

« Cette fois, je n’avais pas envie d’utiliser l’un de mes dessins ou de mes travaux visuels pour illustrer mon album », nous dit Lee Ranaldo, au téléphone, embarqué dans un voyage en train qui rend la communication complexe. « Tu sais, c’est toujours très compliqué de choisir un artwork pour un disque. Parfois, ça vient comme ça, et parfois, c’est beaucoup plus compliqué ! Dans ce cas, nous avons passé un an à faire cet album, et lorsque ça a commencé à être sérieux, j’ai eu l’occasion de revoir à ce moment-là certaines oeuvres de Richard Prince, avec qui je travaille depuis longtemps. Cette image, qui n’est pas très représentative de son travail, fait partie d’une série de photographies d’extérieur de Richard, une sorte de séries sur les environs dans lesquels il vit, et dans lesquels il travaille, dans le Montana. De mon côté, je fais aussi beaucoup de visuels, et la plupart représentent des routes et des autoroutes. Quand j’ai vu cette image, ainsi, je me suis immédiatement senti familiarisé avec elle. Cette image d’une route complètement vide m’a inspiré, et m’a persuadé d’essayer de l’utiliser. »

Le nom du disque, lui, intervient de manière quasi accidentelle. Lee, absolument ravi d’avoir pu utiliser le travail de son vieil ami Richard Prince : « Au même moment s’est décidé de manière définitive le nom de l’album, qui est arrivé, d’une certaine manière, par accident. Je travaillais sur le titre de l’un des morceaux de l’album – un qui commence comme un morceau acoustique, et dont on a fait ensuite une version électrique -. Plus tard, l’un de mes musiciens, Tim Luntzel, m’a fait réaliser que ‘Trim’, qui veut dire ‘réduire’, ou ‘égaliser’, était aussi un mot d’argot qui voulait dire ‘pussy’ ! Je ne le savais pas du tout ! Cet étrange nouveau sens pour moi m’a tout de suite parlé. Je trouvais que ça résonnait parfaitement avec cette image d’un rock and roll auquel pensent toujours les gens qui n’y connaissent pas grand chose, et qui assimilent le rock au sexe, à la perdition, à ce genre de choses. Et lorsque j’ai vu cette image, j’y ai effectivement vu quelque chose de très ‘électrique’, et de très ‘sexuel’ finalement, avec ces lignes qui se tordent au milieu du béton. Plus tard, quelqu’un m’a également fait remarquer que la forme des traces de pneu sur la route évoquaient la forme de l’infini, et cette idée m’a définitivement convaincu que j’avais fait le bon choix ! »

Le son

Très loin du rock noisy et brutal orchestré dans les années 80 et 90 par Sonic Youth, dont il fut l’une des pierres angulaires, Lee Ranaldo, solidement lancé en solo, propose, avec Electric Trim, un vrai album de rock indé désormais focalisé, comme son ancien complice Thurston Moore, sur l’idée de mélodies sophistiquées, mais conscient, encore, de ses antécédents arty. Conçu aux côtés de l’écrivain Jonathan Lethem, le disque trouve son point culminant dès ses premiers instants, avec ce morceau, « Moroccan Mountains », inspiré par quelques voyages effectués au Maroc dans les années 90, et, on s’en doute, par quelques voyages mentaux que seuls sont capables de mener les esprits qui savent s’extirper, le temps de quelques instants, dans les rivages de l’ailleurs.

Lee Ranaldo (Site officiel / Facebook)

Lee Ranaldo, Electric Trim, 2017, Mute, artwork par Richard Prince

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