Douglas Dare x Furmaan Ahmed — Milkteeth


Enfant, Douglas Dare, et comme il le chante sur le bouleversant « Silly Games », jouait souvent seul lors des réunions de famille, loin d’un frère ou de cousins qui voyaient d’un œil lointain et réprobateur le petit dernier d’une famille élargie au comportement pas toujours conforme avec les modèles établis par la grande majorité des autres. Exclu, parce qu’il était le plus petit ? Exclu surtout, parce qu’il portait parfois la robe rose de sa mère, lorsque l’envie lui prenait et qu’il fallait tenter de se rapprocher au maximum de ce qu’il était au plus profond de lui…

Ce n’est que maintenant que je me sens libre d’exprimer à nouveau l’enfant qui est en moi, et que je me permets de jouer avec la manière de m’habiller

Douglas Dare

Plus tard, et lorsqu’il sera suffisamment âgé pour mettre des mots et des idées sur des sensations qui étaient pourtant en lui depuis longtemps déjà, c’est son propre père qui le rejettera cette fois, en apprenant de manière officielle (c’est qu’il est encore question, pour ceux qui aiment les humains qui possèdent le même sexes qu’eux, d’officialiser les choses à un moment ou à un autre) que son fils est homosexuel. « Oh Father it’s not too late », chante-t-il à la fin du morceau « Oh Father », qui figure sur l’album Aforger (Erased Tapes, 2016).

Oxygène

« Ce n’est que maintenant que je me sens libre d’exprimer à nouveau l’enfant qui est en moi, et que je me permets de jouer avec la manière de m’habiller », dit cette fois Douglas Dare à propos du shooting de la cover de Milkteeth (pour « dents de lait », et une évocation très nette du temps où tout est encore plus-au-moins innocent). Sur cette photo, signée par le designer Furmaan Ahmed (adeptes de portraits représentants ceux que l’on a tendance à placer en marge), Douglas pose ainsi comme les notables de Bamako au sein du studio Malick de Malick Sidibé, et fixe l’objectif d’un œil enfin assuré. Sa silhouette, pas bien grosse, est habillée par un peignoir à la blancheur virginale et largement ouvert, et laisse respirer un corps qui, après avoir suffoqué pendant si longtemps, s’oxygène enfin pour de vrai.

Furmaan Ahmed – Self portrait

L’espace, lui, est industriel, et les coulisses du shooting volontairement dévoilées par un cadre qui ne se contente pas de capturer Douglas lui-même, qui pose ici comme une muse grecque le ferait devant le pinceau d’un peintre passionné d’Antiquité. Dans ses mains trône fièrement un autoharpe, variation nord-américaine de la cithare autrichienne ; instrument joué dans la région des Appalaches pour accompagner la musique folk ou bluegrass. Lui tient dans ses mains cet instrument, avec lequel il a écrit la plupart des chansons de Milkteeth (comme « Silly Games », qui aurait été composée en une heure), comme les muses tenaient jadis ces cithares avec lesquelles les peintres, les sculpteurs et les dessinateurs néoclassiques avaient l’habitude de les représenter au XVIIIe siècle.

« Je n’ai jamais eu l’impression de m’intégrer. J’étais différent, bizarre. Je voulais danser, chanter et m’habiller. Et dans une petite ferme du Dorset rural, mon attitude sortait vraiment du lot », avoue-t-il encore. Et s’il l’avoue, c’est qu’il est prêt à en explorer les bases, de cette jeunesse forcément complexe et formatrice de l’adulte qu’il est devenu aujourd’hui, à l’image, et le parallèle est relativement évident, du Laurence Anyways du réalisateur québécois Xavier Dolan, dont le personnage finit, lui aussi, par assumer pleinement une identité demeurée, chez elle, très longtemps troublée. Au tour de Douglas Dare, muse parmi les brutes, de s’assumer pleinement. L’idée est bien plus complexe à formuler qu’à réaliser alors, bravo à lui.

Le son

Autrefois, le Londonien Douglas Dare composait les chansons, qui devaient aboutir à deux albums thérapeutiques et séduisants (Whelm en 2014 et Aforger en 2016) en posant les bases au piano, sur lesquelles intervenaient ensuite le chant. Ces dernières années, le compositeur a découvert l’autoharpe, instrument qu’on a plutôt tendance à voir dans le grand nord américain que dans l’étroitesse des rues du centre de Londres et avec lequel il a concocté les titres qui figurent sur ce troisième album aux senteurs post-adolescentes.

Celui-ci revient, et puisque c’est définitivement là-dessus que l’art tout entier de Douglas semble se concentrer, sur une enfance complexe liée à une identité trouble, et que cet Anglais ultra sensible et ultra singulier explore via une musique pop qui rappelle, parfois, celle d’Antony and the Johnsons (qu’il faut désormais appeler Anohni) et qui paraît, toujours, sur le label d’autres grands sensibles de l’île britannique (Nils Frahm, Penguin Cafe, Ólafur Arnalds, Peter Broderick, Rival Consoles…) Une ode à la liberté pure, absolue, et à la volonté d’apparaître, avant tout, comme on le ressent au plus profond de l’être.

Douglas Dare (Bandcamp / FacebookSoundCloudYouTube / Twitter)

Furmaan Ahmed (Instagram)

Douglas Dare, Milkteeth, 2020, Erased Tapes, artwork par Furmann Ahmed

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