Anohni x Inez and Vinoodh – Hopelessness


Anohni - Hopelessness

« One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful woman / One day I’ll grow up, I’ll be a beautiful girl ». Pour la chenille Antony, majestueux papillon devenu Anohni, la transformation annoncée sur « For today I am a boy » il y a onze ans (I Am a Bird Now, 2005) est désormais une réalité concrète. Car depuis le mois de novembre et depuis « l’officialisation » de cette évolution, on a dû changer de pronom dès lors qu’il s’agit d’évoquer la personne d’Antony Hegarty. « Il » est ainsi devenu « elle », manifestant dans les faits ce qu’il était déjà largement manifesté jusqu’alors dans le discours.

Transgénérisme & androgynie

Car la question du transgénérisme et des problématiques identitaires qui en découlent obligatoirement, elles sont présentes en toile de fond depuis bien longtemps chez Antony, et déjà bien évidemment via Antony and the Johnsons, ce projet mené depuis une quinzaine d’années et dont le nom, commençons par là, est de base un hommage à la drag queen afro américaine Marsha P. Johnson, militante liée au mouvement de libération gay américain, morte en martyr  lors de la Marche des fiertés de 1992. Les textes aussi bien sûr (le très équivoque et très métaphorique I Am A Bird Now, par exemple), et les visuels des disques sur lesquels ceux-si sont hébergés, de celui de The Lake et de I Am A Bird Now (où figure l’égérie transsexuelle Candy Darling) à celle de The Crying Light, cette réutilisation d’une photo de Marc-Olivier Deschamps captant les gestes du danseur et chorégraphe japonais Kazuo Ohno, « héros » d’Antony et légendaire figure de la danse subversive d’après-guerre, aussi connu pour son interprétation travestie de La Argentina, hommage à la danseuse flamenca Antonia Mercé. On peut aussi citer la cover de Thank You For Your Love, photo d’une poitrine sans forme et qui ne permet pas de devenir le sexe, qui suggérait elle aussi, dans un autre genre, l’idée d’androgynie. Genres troublés.

Les idoles, puis elle-même

Avec la pochette de Hopelessness, Anohni va plus loin. Car plutôt que de rendre hommage à ses idoles, symboles des luttes et des aspirations qu’elles revendiquent hautement au sein de sa discographie sensible et engagée, ou de passer par la métaphore sous-jacente, c’est elle qui, cette fois, se met en scène. Et si ce fut déjà le cas parfois auparavant (via l’affreuses pochette de son album éponyme où il apparaissait en ange extra-terrestre ou via celle de You Are My Sister), ce ne fut jamais de manière aussi équivoque, et ce même si la photo qui illustre Cut The World (2012), avant-dernier album de l’Anglaise, commençait à suggérer la transformation finale, visuel sur lequel l’on considérait celle que l’on devait encore alors nommer Antony à travers un angle plus androgyne que jamais (cheveux longs bouclés, regard tendre, visage plein).

Ici, tout est dorénavant très clair. Réalisée par les Néerlandaise Inez van Lamsweerde et Vinoodh Matadin, connus pour leur catalogue modeux, pour leur travail avec Rihanna, Lady Gaga ou Kanye West, ou pour leur collaboration avec Björk au coeur des années 2000 (l’Islandaise, soit dit en passant, est depuis longtemps d’un des très gros soutiens d’Antony), la cover de ce dernier album, en noir et blanc comme la plupart de ses prédécesseuses, montre en effet le visage d’Anohni de face, les yeux rivés vers le spectateur qui oserait soutenir le regard. Les cheveux sont dans le vent, et la sensation du faciès multiplié et spectral rappelle les pochettes de The Acid ou de James Blake. Comme une superposition de plusieurs visages, de plusieurs couches, de plusieurs membres, de plusieurs identités. De plusieurs genres, en fait.

Le son

La politique américaine (« Obama »), les massacres orchestrées par les nouvelles technologies (« Drone Bomb Be »), le réchauffement climatique (« 4 Degrees »), et globalement, un sacré touche d’espoirs déçus (le titre, Hopelessness) qui prouvent bien que le formidable fossé identitaire et sexuelle qu’elle a eu le cran de franchir n’est pas l’unique préoccupation d’Anohni, qui dresse avec ce premier album qui n’en est évidemment pas vraiment un (à réécouter : toute la discographie d’Antony and the Johnsons), une véritable ode à la révolte des consciences et au changement des mentalités. Un changement, d’ailleurs, qui se fait ici également sonore, puisqu’Anohni abandonne les cordes d’Antony afin de favoriser les arrangements électroniques, bien aidée en cela par la production d’individus en vogue (Oneohtrix Point Never et Hudson Mohawke). Le changement pour tout de suite, le changement pour demain.

Anohni (Site officielFacebook / Twitter)

Inez and Vinoodh (Site officiel /Twitter / Vimeo / Instagram)

Anohni, Hopelessness, 2016, Rough Trade Records, 41 min., portrait par Inez and Vinoodh, lettrage par Rambo, coordination par Alex Carver, assistance photographique par Alice O’Mally, direction artistique par Anohni, layout par Miles Johnson

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