Deena Abdelwahed x Judas Companion – Khonnar


L’une (Judas Companion, photographe et designeuse allemande basée à Londres), élabore une série de masques en laine sensés valoriser la beauté (et la dangerosité ?) cachées des choses. L’autre (Deena Abdelwahed, DJ et productrice tunisienne basée à Toulouse), compose une musique électronique organique et urbaine, qu’elle mêle avec des sonorités là pour revendiquer les racines qui sont les siennes (celles de la Tunisie) et mener une réflexion sur les idées d’identité, de transformation (et donc de transhumanisme) le tout résumé à travers la notion, tunisienne, de « khonnar » (le côté caché, inavoué, indicible de ces choses que l’on sait tout de même). Deux canaux pour s’exprimer, et une idée commune : l’humanité est plurielle, et ses identités, individuelles ou collectives, multiples.

Rave masquée

L’idée d’associer les masques de Judas (c’est un surnom) et la musique de Deena (c’est son prénom) vient d’Alexandre Cazac, l’un des trois fondateurs du label d’avant-garde InFiné (avec Yannick Matray et Agoria, parti depuis vers d’autres horizons). On cherchait alors une idée de visuel pour Khonnar, le premier album de Deena, aperçue d’abord sur la compilation InFiné, Explorer #1, et dont le premier EP, Klabb, avait déjà vu sa promotion assurée via cette photo presse où l’on voyait son visage camouflé par un masque constitué de paillettes, semblable à ceux qu’arboraient les membres du groupe sur le premier album de Moodoïd.

Deena Abdelwahed par Jeanne-Rose Olivier et Julia Castel

Deena Abdelwahed par Jeanne-Rose Olivier et Julia Castel

Alexandre Cazac tombe alors, magie heureuse des réseaux sociaux, sur un post, Instagram, Facebook ou autre, d’Étienne Blanchot, fondateur du festival Ideal Trouble et ancien éminent programmateur de Villette Sonique, un post dans lequel il relaie le travail de cette allemande qui fabrique des masques colorés mais effrayants comme d’autres passent, lors d’un sommeil profond, du rêve apaisé au cauchemar bouleversant. Pendant dix ans, et alors qu’il pensait la programmation du festival le plus exigeant et audacieux de la dernière décennie à Paris, Étienne se devait de songer, en même temps qu’aux musiciens qu’il allait pouvoir convier, aux visuels et aux illustrateurs qui allaient pouvoir l’illustrer, cette programmation bizarre et jubilatoire de Villette Sonique, et s’efforçait ainsi à garder un œil très attentif, aussi, à ce que le monde avait à proposer d’un point de vue visuel.

Pour Alexandre, pas maladroit non plus pour associer les artistes de son label et les travaux d’autres (c’est lui qui, à titre d’exemple, avait suggéré à Carl Craig la photo originale sur laquelle s’est ensuite basé Matthieu Bourel pour illustrer le disque Versus), c’est l’évidence : le travail de Judas collera idéalement avec celui de Deena. Les deux filles, bientôt, croiseront leur route, et l’Allemande photographiera la Tunisienne, qui se retrouvera alors cette fois masquée (car c’est bien Deena que l’on doit reconnaître sous le masque) par une cagoule laineuse rouge et orangée, volontairement filée, avec uniquement quelques trous pour pouvoir permettre la respiration.

« J’ai envie d’exprimer des choses à la fois séduisantes et effrayantes, puissantes et sombres »

Judas Companion, pour InFiné : « Avec mon travail, j’ai envie d’exprimer des choses à la fois séduisantes et effrayantes, puissantes et sombres. Une œuvre d’art, je crois que c’est ça : exprimer des idées, des émotions, des concepts, des constitutions qui ne sont pas évidentes et qui font partie de notre vie quotidienne normale (…) Deena et moi nous rencontrons au moment où nous voulons exprimer cette perturbation que nous voyons dans ce monde. »

Deena, rencontrée à Paris, assure pour sa part qu’elle ne portera pas ce masque sur scène. Peu pratique pour jouer, et surtout…ça gratte beaucoup. Fascinée par le travail de la Berlinoise, mais étrangère, malgré la proximité des deux travaux, à ce visuel de Liars qu’on lui montre alors (l’identité visuelle de l’album Mess était alors proposée par le designer Julian Gross), elle rebondit, aussi, sur cette idée de luminosité que suggère le visuel malgré le caractère viscéralement inquiétant du sujet : « Dans le brief que j’ai envoyé à Deena après qu’InFiné nous ait mis en contact, j’ai parlé à Judas de la manière dont on pouvait cacher une catastrophe, mais avec de la beauté. Nous avons parlé, de couleurs, aussi, qui me permettent de compenser le côté sombre qu’évoque parfois l’album… »

Liars x Julian Gross – Mess

À l’intérieur du vinyle, on trouve aussi le travail de Nidhal Chamekh, un artiste tunisien qui vit et travaille entre Tunis et Paris, et qui propose, pour sa part, la transformation d’un os humain…en fusil, puis en matraque ! Une manière nouvelle d’illustrer le caractère inavouable mais évident de certains éléments (l’idée de « Khonnar », toujours, qui indique ici que l’humain peut se transformer en arme potentielle contre son prochain), et aussi, d’affirmer le caractère éminemment politique d’un disque (de la musique électronique jouée par une femme en Tunisie, c’est forcément politique) qui prend des risques et qui dénonce, par exemple via le morceau « Fdhiha », les humiliations que fait subir la police à « une jeunesse festive ». De la nécessité, en Tunisie comme ailleurs, de bien penser à sortit couvert…

Deena Abdelwahed x Nidhal Chamekh – Khonnar

Le son

Enfant d’internet, la tunisienne Deena Abdelwahed a découvert la  breakdance, la house de Chicago et le footwork avant de proposer sa version, dansante quoique sombre, d’une techno à laquelle elle ajoute quelques sonorités puisées dans les origines du pays qui l’a vu naître. Sur le morceau « Saratan », elle revisite ainsi d’anciennes cérémonies sacrées, et utilise aussi ses cordes vocales afin d’ajouter un côté organique à un album qui ne manque pas d’impact. Sur Khonnar, Deena parle d’elle, mais aussi des autres, et de ceux, qui en Tunisie ou ailleurs, tentent de s’exprimer au sein d’un monde qui a tendance à vouloir couper la parole à ceux qui incarnent les minorités. Une parole qui se fait, grâce à un premier disque réussi, absolument essentielle.

Deena Abdelwahed (Facebook / Twitter / Instagram / YouTube / Soundcloud / Bandcamp)

Judas Companion (Site officiel / Instagram / Twitter)

Nidhal Chamekh (Site officiel)

Deena Abdelwahed, Khonnar, 2018, InFiné Music, artwork par Judas Companion

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