Darkstar x James Medcraft – Foam Island


Darkstar x James Medcraft – Foam Island

Foam Island, le 3e album de Darkstar paru chez les radicaux de Warp Records, est un album de fracture(s). La fracture, d’abord, qui oppose les différents éléments de sa discographie, initialement intimement clubbeuse (North), puis généreusement rêveuse (News From Nowhere), désormais altruiste aux tendances popeuses. La fracture, surtout et socio-politiquement parlant, qui divise le Nord et le Sud de l’Angleterre depuis des décennies – la gauche travailliste anglaise, particulièrement vindicative sur le sujet, pointe régulièrement les années Thatcher et son processus de désindustrialisation du Nord, tandis que la droite conservatrice lui rappelle que ce fossé est une réalité sociale depuis la concentration du pouvoir à Londres dès le XIXe siècle –. 

Fracture sociale et captations orales 

D’un point de vue sonore, James Young et Aiden Whalley matérialisent ainsi (si l’on puis dire) ce gap social et politique en intégrant à leur post-dubstep changeant et mélodique des extraits d’interviews réalisées aux confis de leur ville natale (Huddersfield, dans le comté de West Yorkshire, au Nord du pays de James Blake), et durant les élections parlementaires de mai 2015. L’objet de cette démarche quasi journalistique ? Donner la parole à ceux que l’on interroge si peu, questionner un problème insoluble, et relater les difficultés d’insertion d’une jeunesse en manque de perspectives et de solutions pour y remédier. Comme si Ken Loach avait décidé de ranger la caméra, et de relayer les cris du peuple, timides et inaudibles, par le biais d’un post dubstep azimut composé à deux têtes.

Cette fracture sociale, leitmotiv absolu de cet album concept parfaitement orchestré, Darkstar a également essayé de le retranscrire d’un point de vue visuel. Pour le faire, le tandem a fait appel aux services du photographe James Medcraft, vu aussi aux côtés de Battles (il avait réalisé le clip de « Tonto », issu du premier album du groupe new yorkais) basé à Londres mais implanté durant 3 mois dans la ville de Huddersfield afin de photographier ces acteurs ordinaires dont on entend les témoignages à l’intérieur de l’album.

Château à tourelles et parking en béton

James Medcraft, c’est évidemment à lui que l’on doit également la pochette de ce 3e album, qui, de manière paradoxale, ne met en scène aucun être vivant. La photographie sur laquelle est inscrit au centre et en majuscules le titre de l’album (le design est à mettre au crédit de Michael Place) pointe en effet son objectif sur une résidence que l’on devine vaste et luxueuse (les bâtiments comportant des tourelles sont rarement des taudis insalubres), mais vu depuis le béton crasseux et tagué d’un parking (on le comprend via les délimitations au sol). Allégorique, le visuel est là pour symboliser le gouffre qui sépare le prolo (l’intérieur du parking bien visible) de l’aisé (le petit château caché). L’arbre fleuri qui s’impose entre les deux éléments architecturaux, lui, ajoute une note d’optimisme au propos initial. Une touche de vitalité dans ce monde cloisonné de béton renfermé.

L’association béton / nature, si l’on fouille davantage encore le sujet, est d’ailleurs amusante (et prémonitoire ?) Cette photographie, finalement bien plus complexe qu’elle n’y paraît d’abord, porte en effet en elle les deux éléments qui dominaient hier les deux premières pochettes du groupe britannique (les dédales industriels pour North et les arbres fleuris pour News From Nowhere). Hasard heureux ou réflexion iconographique sur le long terme.

Un visuel, enfin, à insérer dans une très large série de photographies paysagistes et urbaines déjà envisagées par le photographe anglais, décidément friand de ces natures mortes qui sous-entendent la vie, puisqu’elles ont décidé de ne pas la montrer de manière plus directe.

Le son

Redevenu trio avec le départ de James Buttery, Darkstar fait muter son post-dubstep tantôt fêtard, tantôt flemmard, vers une pop lancinante et symphonique qui jette son regard sur l’autre. Insoupçonnées jusqu’alors, les préoccupations socio-politiques du duo ajoutent à ce 3e album un versant philanthrope pas si fréquent au sein d’un genre plus souvent préoccupé par son nombril que par son voisin de ville. L’album de la maturité, à écouter attentivement au casque pour en mesurer toutes les belles subtilités.

Darkstar (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / TouTube / SoundCloud)

James Medcraft (Site officiel / Vimeo)

Darkstar, Foam Island, 2015, Warp, 39 min., photo par James Medcraft, design par Michael Place

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