Akatre – Blck Rck (Exhibitions Soundtrack)


À force d’en accumuler à l’infini (ou presque), on va vraiment devoir parler d’obsession absolue : les visages camouflés par des formes plus étranges les unes que les autres, voilà le leitmotiv le plus visible de l’oeuvre graphique que pense depuis 10 ans Akatre, le trio que composent ensemble Julien DhivertValentin Abad et Sébastien Riveron, récurrence que l’on évoquait déjà largement à l’occasion de la sortie d’Hybris, l’album de Yalta Club, dont l’artwork proposait alors un visage, yeux clos, duquel dégoulinait une matière rougeoyante.

« T’as vu ta tête ? »

Valentin Abad et Sébastien Riveron, croisés dans le studio d’Akatre, proche de la Mairie de Saint-Ouen : « Camoufler nos visages, c’est un moyen, très pragmatique pour nous, de pouvoir shooter quand on veut. Nous sommes souvent les modèles de nos propres visuels, ça facilite la logistique : on n’a pas besoin de mannequins. Notre corps devient ainsi matière, et nous permet d’honorer rapidement les commandes de nos commanditaires. »

Mais pour une fois, ce n’est pas pour les autres qu’Akatre a travaillé. Il y a deux ans, le trio participe en effet à une exposition collective au Musée des Arts Décoratifs, aux côtés de 7 autres artistes invités de la scène graphique contemporaine. Leur participation à cette expo prendra la forme d’une installation en forme de cube immense, Black Rock, pièce de 2 mètres 5, référence au monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace, noir comme un météore, curieusement carré, qui aurait atterri juste ici. Aux côtés du monolithe noir, un (très) gros livre d’expérimentation graphique, de détérioration, d’archivage, de superpositions d’images, complément papier là pour réinterpréter tous leurs travaux réalisés au cours des 8 dernières années. Travail titanesque pour résultat fascinant.

 

Monolithe en musique

Dans la salle dans laquelle prend place Black Rock, on propose également une illustration musicale, que les visiteurs peuvent écouter, au casque. C’est cette proposition musicale, largement amplifiée depuis, que propose aujourd’hui le trio sur disque. Julien Dhivert : « On était frustré de ne pouvoir avoir aucune trace de cette production musicale. Faire un disque de cette ‘’soundtrack’’, c’était devenu primordial. On y a passé énormément de temps, aussi parce que la musique, ce n’est pas ce que l’on est le plus habitué à faire avec Akatre ». 

Planante et rêveuse, patiente et introspective, tordue et linéaire, avec une forme propension à regarder ce qui se passe du côté de Cliff Martinez, de Chromatics, ou de John Carpenter, ce Blck Rck, premier disque de ce trio de graphistes-vidéastes-photographes-designers-touche-à-tout, ne se trouve curieusement pas illustré par un visuel faisant directement référence au contenu sonore que l’on peut trouver à l’intérieur. Ni même à l’expo des Arts Déco, Éden étrange et genèse de cette aventure musicale nouvelle. Une absence, on nous l’affirme, qui s’avère volontaire :

« Le gribouillage et la peau dinde, je crois que c’est parce qu’on est parfois un peu frustré par nos commandes. On aime la typo illisible, faire des choses non reconnaissables, recouvrir tous les éléments, imprimer du noir sur du noir, les extrêmes…ce qui est compliqué avec des gens qui veulent correctement communiquer ! Sur notre projet perso, on a un peu condensé toutes les idées très bizarres qu’on a eu au cours des dernières années, et que l’on n’a jamais eu l’occasion de pouvoir faire pour personne : c’était le moment de se faire plaisir ! »

Et donc, une dinde sur le visage ? Ça devient inquiétant cette histoire… « On voulait effectivement de la viande pour cacher nos visages, l’utilisation d’une matière inattendue, afin de confronter notre peau, notre chaire, avec celle que l’on mange. Là on a utilisé une dinde de Le Gaulois, mais on a attendu un peu trop longtemps pour l’utiliser…ça sentait pas très bon ! Ces délires de nos visages cachés, c’est simplement parfois purement esthétique, simplement là pour questionner la personne qui voit l’image… » Voilà donc qui est réussi.

Le son

Initialement conçus afin de contempler un cube de plus de deux mètres de haut, les morceaux qui composent ce premier album d’Akatre auraient tout autant pu être la bande-son d’un film, plutôt noir et symboliste tant qu’à faire, dans un monde composé de formes hésitantes, de rêveries aléatoires, d’éléments du réel exportés autre part. Disque nyctalope, Blck Rck s’autorise aussi quelques éclaircies, les mêmes que l’on peut deviner, semblables, dans les productions aérées et claustrophobes de Cliff Martinez, de John Carpenter, de René Aubry, de Johnny Jewel. Premier essai, et première victoire.

Akatre (Site officiel / Facebook / Twitter)

Akatre, Blck Rck (Exhibitions Soundtrack), 2017, auto-production, 40 min., artwork par Akatre

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