W. H. Lung x Joseph Evans – Incidental Music


À Chorlton-cum-Hardy, dans un quartier calme du sud de Manchester (la ville du label Factory, des Stones Roses, des Smiths, de WU LYF), trois garçons ont pris possession d’une maison « étonnamment ordonnée » (dixit JD Beauvallet, le plus mancunien des Français, pour Les Inrockuptibles), espace, loin du fracas de la vie normale, tout entier axé sur des expérimentations sonores ayant abouti, voilà quelques mois, à la création d’un album, axé pop plus-que-progressive (les Stone Roses, justement, ne sont pas loin), un disque que le groupe a mis plus de deux ans à envisager.

Dans cette maison loin de tout mais tout de même proche de quelques-uns (« Ça ne nous empêche pas de recevoir de mystérieuses lettres nous demandant de faire moins de bruit », concède encore le groupe à JB Beauvallet), W. H. Lung (le nom du groupe est inspiré d’un supermarché asiatique du quartier universitaire de Manchester) pense et ordonne un son ample, rigoureux, minutieux, et particulièrement soucieux, c’est un mérite, de sa propre authenticité. À Chorlton, Joseph Evans, le chanteur du trio, conçoit également l’identité visuelle d’un projet illustré ici, avec la sortie d’Incidental Music, d’un artwork qui en aura justement souffert, de quelques incidents de parcours, avant de s’échapper de l’esprit complexe mais juste d’un garçon qui nous le raconte, cet artwork :

L’album a été écrit sur une période de deux ans, et chaque chanson représente un lieu et une époque différente de cette création. Avec le groupe, nous avons déménagé de maison en maison, avec l’idée de création musicale comme lien principal. D’où le titre de ce disque, Incidental Music. L’artwork, lui, est la création d’un décor, d’une mise en scène pour cette musique.

L’artwork, lui, est la création d’un décor, d’une mise en scène pour cette musique.

Joseph Evans

Je savais que je voulais que l’artwork soit un intérieur. Au départ, nous avions l’idée de créer un pastiche des premières pages des catalogues IKEA des années 60. Les premiers croquis et tests de couleurs de cette idée sont ainsi un salon paisible aux tons marocains poussiéreux. Mais le rendu ne paraissait pas terminé, et semblait trop confortable.

J’ai alors commencé à jouer avec l’idée d’une influence externe qui serait venue submerger cette scène confortable. Je voulais peindre la manière dont la musique peut modifier un espace ou informer une mémoire. J’ai essayé plusieurs choses : des bâtiments se fissurant à travers les murs, le sol s’écroulant dans le vide, une peinture décrépie de Frank Auerbach derrière la fenêtre. Je pense que la mer, qu’on voit aujourd’hui sur l’artwork, ça le fait.

L’idée de cet artwork provient de plusieurs endroits différents. J’ai examiné les formes découpées des intérieurs de Richard Hamilton, la planéité de l’acrylique des œuvres de A. Savage pour Parquet Courts, les enquêtes de David Hockney sur la peinture à l’eau. Le blocage des roses et des jaunes provient de l’exposition de Picasso, 1932, présentée au Tate l’année dernière. La couleur de fond est aussi audacieuse que le focus.

Parquet Courts x Andrew Savage – Wide Awake! (2018)

J’en suis même venu à passer mon pied à travers deux toiles presque terminées…

Joseph Evans

Il m’a fallu plusieurs tentatives. J’en suis même venu à passer mon pied à travers deux toiles presque terminées… Mes premières peintures présentaient une scène très encombrée, que je simplifiais et simplifiais encore à chaque nouvelle tentative. Chaque fois, je visais plus d’innocence, plus de planéité; formes polies et proportions enfantines.


W. H. Lung x Joseph Evans – Inspiration!

J’ai peint l’idée en pensant à la pochette de vinyle. L’image sur la page de couverture ne représente en réalité que la moitié de la peinture, le reste de la pièce se trouve au dos de la pochette en vinyle. J’avais créé des visages pour nos œuvres précédentes et, même si je voulais faire quelque chose de différent pour l’album, je devais en avoir un quelque part. J’en ai placé un sur le mur dans un cadre et je l’ai caché derrière une plante. Comme un agencement de mobilier de dernière minute.

W. H. Lung x Joseph Evans – Incidental Music

Je vois finalement l’artwork comme un drame silencieux, une catastrophe ordonnée. Ça peut aussi être aussi élément que : le feu d’un soleil et une salle pleine de mer. Il y a une ligne dans le texte du morceau « Inspiration ! » à laquelle je pense : « waiting, watching as the tide rolls in. » (« attendre, regarder la marée monter »). La scène a une étrangeté mais aussi une prévisibilité, un calme rassurant.

English version

The album was written over the course of two years and each song represents a different time and place, we moved from house to house with making music as the link. Hence the title. The artwork is the creation of a setting, a mis-en-scene, for the music.

I knew I wanted the artwork to be of an interior. Initially, we had the idea of creating a pastiche on the front pages of IKEA catalogues from the 60s. The first sketches and colour tests of this idea are of a peaceful living room with dusty Moroccan tones. It didn’t seem finished, and it seemed too comfortable. I started to play around with the idea of an external influence overwhelming this comfortable scene. I wanted to paint how music can alter a space or inform a memory. I tried a few things: buildings cracking through the walls, the floor falling into a void, wasting lots of paint with a Frank Auerbach layer-up behind the window. I think the sea does it well.

The idea came from a few different places. I looked at the cut-up shapes of Richard Hamilton’s interiors, the acrylic flatness of A. Savage’s artwork for Parquet Courts, David Hockney’s investigations into painting water. The blocking of pinks and yellows took from the Picasso,1932 exhibition that was on at the Tate last year. The background colour as bold as the focus. 

It took many attempts. At one time, I quite calmly put my foot through two canvases I’d almost finished. My first paintings were of a cluttered scene and then I simplified and simplified. Each time I was aiming for more innocence, more flatness; polite shapes and childish proportions.

I painted the idea with the vinyl gatefold sleeve in mind. The image on the front cover is actually only half of the full painting, the rest of the room is on the back of the vinyl sleeve. I had done faces for our previous artwork and, while I wanted to do something different for the album, I had to get one in somewhere. I put one on the wall in a frame and hid it behind a plant. Like a last minute rearrangement of furniture.

I see it as a quiet drama, a neat catastrophe. It’s elemental too maybe; the fire of a sun and a room full of sea. 

There’s a line in Inspiration! that I think of: ‘waiting, watching as the tide rolls in.’ The scene has a strangeness but also a predictability, a calm reassurance. 

Le son

À une époque où les acteurs de l’industrie de la musique commencent à répandre l’idée qu’un album doit aujourd’hui être composé de morceaux de moins de deux minutes pour être le plus rentable possible (plus de morceaux, plus de streams sur les plateformes, comme chez les trapeurs Lil Pump, XXXTentacion, Joey Trap…), W. H. Lung sort un album ouvert par un titre de 10 minutes… Il s’agit pourtant de pop, mais d’une pop qui prend le temps d’exister, de s’exprimer, et d’exploser dans un fracas bouillonnant d’influences (psychédéliques, électroniques, new-wave…), de pensées et d’idées, alchimie savamment regroupée au sein d’un disque qui s’impose  sans aucun doute comme l’un des plus stimulants de l’année de ce côté-ci de la Manche.

W. H. Lung (Facebook / Twitter / Soundcloud)

W. H. Lung, Incidental Music, 2019, Melodic Records, artwork par Joseph Evans

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