Tyler, The Creator x Luis Perez – IGOR


Il y a cette histoire, romanesque au possible, qui raconte cette nuit où la littérature horrifique se trouva à jamais bouleversée par les esprits de quelques petits écrivains en phase d’en devenir de très grands. Quelques invités de prestige qui s’ennuient chez l’un des plus grands génies romantiques du siècle – l’anglais Lord Byron -, une résidence gigantesque et très sombre, un temps complètement pourri, des galipettes collectives ou individuelles qui commencent à user (sexuellement parlant, on est très libre chez Byron et ses ami(e)s), et une idée qui germe chez le poète aux allures de dandy rebelle : en une nuit, il s’agit de composer, parce que la petite troupe est fascinée par le morbide et parce que l’ambiance s’y prête bien, une histoire de fantôme. Idée reçue, tout le monde au charbon.

La nuit des monstres

Si pour Percy Shelley, l’amant infidèle de Mary qu’il a commencé à fréquenter alors qu’elle n’était âgée que de dix-sept ans (on dit que leurs premiers rendez-vous amoureux se déroulèrent au cimetière de St Pancras…), la nuit est peu fructueuse – il ne resterait aucune trace du texte qu’il a écrit cette nuit-là -, pour les autres, elle est à peine croyable. Byron a entamé un brouillon que John William Polidori achèvera et publiera sous le nom de Le Vampire, un court récit qui est à l’origine, excusez du peu, de la littérature vampirique en Europe ! Mary Shelley, elle, inspirée par une fascination pour l’occultisme et par une histoire personnelle qui l’a peu gâtée au cours des dernières années (elle a notamment perdu un enfant en très bas âge et a conservé de son corps refroidi et dur une image qui la hante), jette les bases, déjà solides, de ce qui sera publié – de manière anonyme en 1818, puis dans une édition révisée en 1831 – sous le nom de Frankenstein ou le Prométhée moderne.

Victor Frankenstein, c’est un jeune savant suisse qui donne naissance à un être fabriqué via l’accumulation de chair morte, et qui finit par se venger sur le monde alentour après avoir été abandonné par son maître. Détresse individuelle, et le monde entier qui trinque. Le personnage, rapidement et parce qu’il cumule ce qui est horrifique et ce qui est tragique, fascinera. Lorsqu’il se popularisera au début du XXe siècle, le cinéma, notamment, réutilisera avec abondance cette figure du monstre intelligent, hideux, curieusement sensible, et perdu dans un monde dans lequel on l’a lâchement projeté sans prendre le soin de le guider. L’adaptation cinématographique de 1931, produite par Universal, est certainement la plus connue, s’éloigne nettement du roman initial (Frankenstein, qui parlait si bien chez Shelley, est désormais un être dépourvu d’intelligence, et qui grogne) et c’est celle qui fixe, dans l’imaginaire collectif et dans les très nombreuses autres occurrences qui seront faites plus tard, son faciès avec front épais, tête à la forme cylindrique, yeux idiots.

Frankenstein au cinéma, en 1931

Rapidement, aux côtés du savant fou Frankenstein et de son fils aux traits monstrueux apparaît une troisième figure, qui n’apparaissait pas dans le roman originel de Mary Shelley, mais déjà, quoique son nom diffère alors, dans l’adaptation cinématographique de 1931 : celle d’Igor. Techniquement parlant, il était pratique d’offrir au docteur un assistant, celui qui irait déterrer les cadavres au cimetière et aider le savant dans ses créations obscures. Pendant parfait du docteur assuré, brillant, loquace, Igor devient au fil des ans bossu, demeuré, et ne s’exprime parfois que par grognements aussi peu compréhensibles que ceux émis par le fils Frankenstein lui-même. Igor, et au-delà de Frankenstein, devient même, au cinéma, au théâtre, en littérature (celle de Terry Pratchett notamment, papa productif des Annales du Disque-monde), un sobriquet donné par convention à un personnage-type, et ne fonctionne pas sans celui qu’il appelle son maître, à l’image de l’un des rôles les plus connus d’un Igor, qui ne s’appelle pas encore ainsi (son nom d’alors, c’est Renfield) celui interprété par Dwight Frye dans le film Dracula de Tod Browning (1932), où il y a cette phrase, qui devient culte et solidifie le personnage : « Oui, maître ».

Igor, by the Creator ?

Au XXIe siècle, l’histoire du docteur Frankenstein et de sa créature fascine toujours autant. Une médiocre adaptation, très libre, du livre de Shelley est sortie en 2015 (Docteur Frankenstein de Paul McGuigan, avec James McAvoy dans le rôle du docteur), et une autre, pas meilleure (Mary Shelley, 2017, avec Elle Fanning dans le rôle de l’autrice) consacrée cette fois à la vie de Mary Shelley elle-même (de sa rencontre avec son futur mari à la publication de son chef-d’œuvre). Cette histoire-là fascine toujours, et a notamment inspiré, ces derniers mois, la création ou au moins le packaging, du dernier album de l’américain Tyler, The Creator qui, avec son sixième album IGOR, propose un grand mélange de ce qui constitue la mythologie Frankenstein.

Tyler, Frankenstein des années 2010 ?

Son nom, déjà, qui suggère la toute-puissance, peut évoquer la figure du Docteur lui-même, celle qui crée, qui donne naissance à la vie, qui ordonne le début de toute chose. Celle du monstre aussi, pourquoi pas, puisque la coupe de cheveux de la créature de 1931 et de l’artiste de 2019 – celle qu’il aborde sur sa pochette, pas celle du clip d’ « Earfquake » sont, à quelques détails près, relativement les mêmes. Les deux sont en noir et blanc, aussi. Et celle d’Igor, bien sûr, dont le regard de Tyler rappelle l’air éberlué du serviteur et dont l’album emprunte le titre. Tyler, le Créateur, ainsi, serait-il le Docteur Frankenstein des années 2010, et sa créature, car on ne sait pas bien d’où provient le personnage du serviteur qui traîne aux côtés du Docteur, se nommerait-elle Igor ?

Dans ce nouvel album, globalement salué comme le chef-d’œuvre de l’américain, Tyler panse les plaies encore saignantes d’un amour qui l’aurait méchamment fracassé. Abandonné par l’être qu’il aimait et victime, à son tour et comme la plupart des humains, de l’une des plus terribles douleurs qui existent, Tyler se lamente, s’interroge, se torture, demande « Can’t we be friends ? » (« est-on toujours amis ? »), erre dans un monde dans lequel il peine à trouver un sens. Comme la création du Docteur, du Créateur, fabriqué pour finalement se retrouver soudainement abandonnée ?

La vie en rose

Reste l’usage du rose comme peinture murale de l’album. Successivement accusé de misogynie exacerbée et interrogé sur le sens de sa sexualité (Tyler est-il hétérosexuel, homosexuel, ou peut-être bisexuel ?), l’américain, qui a déjà affirmé avoir également connu l’amour auprès de garçons, a préféré laisser planer le doute sur le sujet, et l’usage du rose, la couleur attribuée dès leur plus jeune âge aux petites filles (pour les garçons, c’est le bleu) est sans doute là afin de semer encore davantage le doute. D’autant qu’à aucun moment, au sein de l’album, il n’est possible de devenir si l’être qui a déchiré le cœur du Créateur est une fille, ou bien un garçon…

Girls who are boys

Une version alternative de l’artwork rose, qui devrait figurer sur l’édition vinyle, dévoilé également par Tyler, propose cette fois une vision du rappeur avec lunettes de soleil noire, bouche ouverte et poitrine apparente. Le dessin est signé par Lewis Rossignol, un artiste prolifique que Tyler a contacté via Instagram, et qui possède la particularité d’être atteint par le syndrome de Gilles de La Tourette, un trouble neurologique, parfois héréditaire et souvent présent dès l’enfance, caractérisé par des tics moteurs et vocaux, une coïncidence qui, une fois encore pour ce troisième album de Tyler, place le langage au centre du propos…

Tyler, The Creator x Lewis Rossignol – IGOR

Le son

« Ce n’est pas Wolf. Ce n’est pas Cherry Bomb. Ce n’est pas Flower Boy. C’est IGOR. Ne vous jetez pas dedans avec l’espoir d’écouter un album de rap. Ne vous jetez pas dedans avec l’espoir d’écouter n’importe quel album. Juste allez-y, jetez-vous dedans ». Au moment de la sortie de son nouvel album – son sixième -, Tyler Okonma s’était obligé de prévenir son public, et de lui rappeler que la période Odd Future – le collectif californien de hip-hop qu’il menait avec Earl Sweatshirt, Frank Ocean et autres Hodgy Beats – était belle et bien révolue : entre R&B, free-jazz, pop synthétique, soul, un peu de hip-hop tout de même aussi, et une fusion de tous les instants, le Californien sort un album où musicalement, ça part dans tous les sens, et où le fil d’Ariane est, plutôt, celui du sentiment amoureux, et de cette relation dont il raconte les différentes étapes (il se présente dans « Igor’s theme », il séduit dans « Earfquake » etc.). Crooner brisé par un amour qui l’aura fait grandir avant de le détruire, Tyler, aussi, laisse planer le doute sur la nature exacte de cet amour – s’agit-il d’un garçon ou bien d’une fille -, et même, sur sa réalité première. Igor, on l’a dit, ne serait-il pas une pure invention du docteur Frankenstein lui-même ?

Tyler, The Creator (Site officiel / Facebook / Instagram / Twitter / YouTube)

Tyler, The Creator, IGOR, 2019, Columbia Records / Sony Music, 40 min., artwork par Luis Perez & Lewis Rossignol

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