The Empire Line x George Nebieridze – Rave


Pour nombre de photographes de soirées comme pour les amateurs de techno, Berlin canalise l’essence même de ce qui fait l’intérêt du monde de la nuit. Cette étiquette d’eldorado du BPM aux soirées aussi mythiques que mystiques, la capitale allemande la doit peut-être à la chute du Mur qui l’a divisé pendant près de 30 ans. Sa construction (dans la nuit du 12 au 13 août 1961), aussi soudaine que sa destruction (le 11 novembre 1989), est sans doute l’électrochoc à l’origine de l’hyperactivité qui la caractérise.

Il faut dire qu’après 28 ans passés dans une atmosphère aussi lunatique — des bâtiments voisins appropriés du jour au lendemain par les deux superpuissances de la Guerre Froide, les opposant alors de manière systémique —, il paraît logique que les Berlinois se soient mis à vivre à 100 à l’heure, comme pour rattraper le temps perdu.

Voilà donc, au début des années 90, que la ville structure un monde de la nuit que lui envient bien vite ses cousines européennes. En participant à la démocratisation de la musique électronique, particulièrement sous la forme de la techno, et avec l’opportunité que ce monde présente pour les communautés gay, Berlin entre en ébullition et fait preuve d’un avant-gardisme encore enviable. Car aujourd’hui, la capitale allemande fait toujours office de lieu de pèlerinage. Et même si les publics et les mœurs ont évolué, la ville sait toujours jouer de son image de « paradis de la techno », notamment avec les réputations de ses soirées, dont le Berghain fait office d’exemple parfait.

Si, donc, au vu du passé de la ville, il est logique d’apprendre que le travail de centaines photographes témoigne de la révolution nocturne qui s’y est déroulé, il n’est pas plus déstabilisant de se rendre compte que d’autres font aujourd’hui encore prospérer ce témoignage. C’est le cas des clichés de George Nebieridze, à l’origine de l’artwork du premier album de The Empire Line.

Photographie et identités

On raconte qu’en matière de mode, Paris est en avance de près d’un an sur « la province » (entendez, une dizaine d’autres grandes villes françaises). Mais il est toujours amusant de constater à quel point l’écosystème nocturne parisien tente de reprendre, tant bien que mal, et avec des années de retard, le modèle berlinois. À ce titre, Paris voit émerger depuis quelques années une poignée de photographes tenus de témoigner des soirées qui la font vivre. Le travail de Rainer Torrado, visible sur son compte Instagram generationxxy, ou celui de Charlotte Gonzalez s’est imposé comme une référence en quelques années seulement.

De la même manière, Berlin voit ses soirées immortalisées par une armée d’amateurs d’images, aux influences diverses. Parmi eux, George Nebieridze s’impose comme une figure incontournable et ultra-contemporaine. Originaire de Georgie, il s’installe dans la capitale en 2013 et travaille sur une série photo intitulée Nobody’s from Berlin in Berlin, pour témoigner des métamorphoses constantes d’une ville mue par des immigrés. Dans une interview donnée à i-D en 2016, le photographe expliquait la nature de sa réflexion : « Ça va faire presque trois ans que j’habite à Berlin et, honnêtement, je ne connais même pas cinq personnes qui en soient originaires. Ce n’est pas parce que je suis un introverti enfermé dans ma chambre qui déteste les Berlinois. C’est parce que la ville ressemble à ça ! Ce niveau de diversité qu’on retrouve dans la nuit, dans l’art et dans la mode donne une énergie fille à la vie berlinoise. Je trouve cette variété magnifique. »

George Nebieridze – Boys in Motion (2017)

Aujourd’hui, son compte Tumblr et son site personnel recensent pêle-mêle ses différents travaux, qui témoignent de la diversité du public berlinois. Un thème propre au monde de la nuit, qui fait écho aux questions d’identités qui font l’actualité, qu’il s’agisse de celle des réfugiés ou d’autres, propres aux communautés LGBTQ+. La prise de position est nécessaire, surtout face à l’hypocrisie de certains clubs, dont certains en France, pour qui la catégorisation queer friendly n’est qu’un argument marketing, vidé de sa substance et sans convictions — tant il s’agit d’un public reconnu et recherché.

George Nebieridze – Untitled [FICKEN 3000 Boy] (2017)

Électro choc

Les thèmes qui ressortent de son travail rappellent étrangement ceux des photographes historiques de l’émergence de la scène techno, qui témoignaient plutôt du côté underground et punk de la scène de l’époque. Pourtant, malgré l’évolution des publics et la démocratisation des soirées techno, l’idée de rupture avec la norme reste présente, cette fois avec l’idée dénonciation d’un standard social hétéronormé, cisgenre, masculin et blanc.

De la même manière que l’album qu’il illustre, le travail de George Nebieridze est un manifeste, qui raconte la vie nocturne d’aujourd’hui en faisant constamment écho à celle d’hier. À sa manière, Rave de The Empire Line est également une œuvre de réappropriation des codes. Et quoi de mieux pour raconter cette histoire que la photographie de deux corps flous enlacés, tant la proximité avec les autres est peut-être le souvenir le plus sensoriel d’une soirée.

Le disque est issu de la rencontre entre Varg (poulain de l’excellent label suédois Northern Electronics), Christian Stadsgaard (du groupe Damien Dubrovnik), et du très tatoué producteur de noise Iron Sight (Isak Hansen de son vrai nom).

Les trois musiciens scandinaves annoncent la couleur ne serait-ce qu’avec le titre : Rave. Une démarche peut-être un peu prétentieuse, de quoi s’imaginer que le disque retrace l’essence de la rave party, pour définir la soirée techno dans sa dimension la plus underground.

Avec sa techno minimale glaciale, à l’orée du noise, de l’ambient et de l’industrielle, le trio se pose avec des bases plus que solides — de quoi pardonner à l’album sa courte durée (six titres pour une durée totale de 33 minutes). Le tout est hypnotisant, paraît prendre à revers une bonne partie des productions les plus insipides simplement ponctuées de gros kicks (ce dont le supergroupe sait être radin, de la meilleure manière qui soit). Comme le travail de George Nebieridze, Rave raconte, sans tomber dans une nostalgie mièvre, l’âge d’or de la techno underground, avec les éléments qui caractérisent le style aujourd’hui.

George Nebieridze – Untitled (2017)

Le son

Dès son premier titre, Rave se montre glacial et pose les bases de son univers anxiogène. Avec « iPad Modernity / Powder », le trio introduit son univers avec de très froides nappes d’ambient industrielle, auxquelles se confondent les premiers cris, insidieux hurlements chuchotés d’Iron Sight. S’il est osé d’ouvrir son album avec un morceau dépourvu de kick quand on a la prétention de rendre hommage à la rave, le supergroupe se rattrape dès le second titre, « Ø (for Vainio) », dont les vagues synthétiques rappellent l’angoissant travail de Disasterpiece sur la bande originale de It Follows.

Puis vient « Herrensauna », première pépite progressive du groupe, à la rythmique hypnotisante, dont la production rappelle les plus beaux moments de Song For Alpha, dernier album en date de Daniel Avery. De nouveau, les sournois hurlements d’Isak Hansen donnent du relief au morceau, également ponctué de bruits stridents du meilleur effet. Les trois tracks qui clôturent ensuite l’album sont des condensés de toute la maestria des musiciens, dont la capacité à travailler ensemble frappe toujours, près d’un an après la sortie de l’album. Mention spéciale à « Fast Forward (Intet glemt, intet tilgivet) », peut-être la pièce maîtresse de l’enregistrement.

https://www.youtube.com/watch?v=jbtZdZcK9rg

The Empire Line (Facebook)

George Nebieridze (Site officiel / TumblR)

The Empire Line, Rave, 2018, Northern Electronics, photography by George Nebieridz

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