The Dø x Alice Moitié – Shake Shook Shaken


The Dø x Alice Moitié – Shake Shook Shaken

S’ils se sont montrés aussi discrets (invisibles ?) au cours de ces trois dernières années, laissant leur second album Both Ways Open Jaws dans l’attente d’un successeur espéré, c’est sans doute qu’un curieux espace-temps avait transporté durant cette période Dan Levi et Olivia Merilahtri (les deux membres de The Dø) dans une inédite revisite du passé, soudainement projetés 30 années en arrière à l’époque des synthés novateurs, des vêtements trop larges, et donc des années 80. Et si c’est pas sûr, c’est quand même peut-être, comme le disait le Grand Jacques…

Shake Shook Shaken aurait donc été composé dans ce Retour vers le Futur fantasmé (avec un peu d’extrapolation, la voiture figurant sur la pochette de l’album pourrait même évoquer la DeLorean savamment customisée par le Doc Emmet Brown). Et ce troisième épisode d’une discographie aussi brillante qu’audacieuse porte en lui, de manière automatique, la trace d’une époque (ou au moins ce que l’imagerie d’Épinal en a retenu) dont on s’applique ici à transcrire les influences aussi bien à travers le prisme du son qu’à travers celui des images.

Des images accordées au pluriel

Et c’est bien au pluriel qu’il convient d’accorder ces « images ». Car ce revival excessif et inattendu est manifesté par la réécriture de l’ensemble des supports visuels du groupe, dans une démarche globalisante qui vise ainsi à faire résonner ensemble la pochette de l’album, le clip vidéo lié à cet album (celui du méchamment jouissif « Despair, Hangover & Ecstasy »), les éléments servant à donner une forme plastique aux lives du groupe, ainsi que les affiches promotionnelles accompagnant cette tournée. Le processus paraît minutieusement pensé en amont, et fonctionne à merveille.

C’est principalement dans les tenues abordées par le groupe que ce systématisme esthétique se ressent. Partout, Dan Levi porte ce complet blanc aux épaisses manches retroussées posé par-dessus un tee-shirt noir. Partout, Olivia Merilahtri porte cette combinaison rouge orangée qui lui donne des allures de ninja pop en kimono bien ajusté. Partout, le duo revendique ses allures de héros pop marqués fin 80’, comme si l’écart sonore entre le second et le troisième album du duo s’avérait vraiment trop important pour repartir aujourd’hui avec les bases visuelles d’hier. Il y avait une verdure chaleureuse sur la pochette du lyrique A Mouthful. Puis une verdure froide et menaçante sur celle du hanté Both Ways Open Jaws. Sur la pochette de l’ultra syncopé Shake Shook Shaken, on ne retrouve plus que du béton…

Ce revirement synthpop, le cliché envisagé pour la cover de ce dernier disque le signale également par l’insertion, discrète mais bien réelle, d’un laptop placé sur le siège passager de la voiture, dont la seule présence pourrait bien vouloir dire qu’effectivement, les sons figurant ici seront sans doute davantage passés par le filtre de la sorcellerie numérique que par le passé…

Go back in time ?

Il faut d’ailleurs poser l’œil un peu plus longuement sur cette voiture, qui apparaît sur le cliché pris par la photographe / vidéaste / graphiste Alice Moitié, que l’on a déjà vu bosser pas mal avec Kitsuné (notamment à travers la co-réalisation des clips de « Fabrice » et de « Cardiocleptomania » de Logo) et sur des shootings de figures pop (Toro y Moi, Helena Noguerra, Heartsrevolution…) Car l’engin mécanique porte la marque d’une pluie récente et manifestement abondante. C’est ce qu’indiquent en tout cas ces gouttes qui ruissellent sur les fenêtres et le plafond de la voiture. Or, les cheveux d’Olivia, eux, ne sont pas mouillés. C’est peut-être qu’elle était encore à l’arrière il y a quelques instants. Ou bien que cette bagnole-là vient effectivement du passé, comme si l’on était bel et bien en plein dans la trilogie de Robert Zemeckis. N’est-ce pas d’ailleurs le propos du groupe et celui d’Olivia, qui interroge au sein de l’héroïque « Miracles » qui apparaît sur Shake Shook Shaken : « do you really want to go back in time ? »

Assumons l’extrapolation, car c’est là tout l’intérêt d’explorer les grilles de lecture aussi expansives proposées par un tandem dont on pourra, aussi, noter qu’ils sont attachés sur cette cover l’un à l’autre par des menottes (une liaison carcérale que l’on peut également entrevoir dans le clip de « Despair, Hangover & Ecstasy »), un symbole que l’on pourra lire, bien évidemment, comme une jolie boutade, tant la liberté de ton prise par The Dø et sa capacité de renouvellement apparaît au fil du temps de plus en plus immense…

Le son

Dan Levi et Olivia Merilahtri troquent sur Shake Shook Shaken les instruments acoustiques contre le matériel analogique, et gorgent leur troisième album d’une ribambelle de tubes synthpop (« Miracles », « Despair, Hangover & Ecstasy », « Keep Your Lips Sealed ») qui réussissent l’exploit de s’accumuler sans jamais se marcher dessus. Le virage était osé, si ce n’est effroyablement risqué. Celui-ci s’avère cependant immensément réussi, permettant au duo de livrer, pour son premier essai dans le genre, le meilleur album d’électro pop tendance eighty de l’année écoulée.

The Dø (Site officiel / Facebook / Twitter)

Alice Moitié (Site officiel /Twitter / Tumblr)

The Dø, Shake Shook Shaken, 2014, Cinq7 / Wagram Music, 42 min., pochette par Alice Moitié

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