Suede x Brett Anderson – Night Troughts


Suede x Brett Anderson - Night Troughts

Inadaptée (car trop sombre) aux carrés réducteurs des plateformes de streaming, et relativement banale au premier regard, la pochette de Night Troughts, le 7e album de Suede, ne  marquera sans doute pas les esprits de 2016 comme celle du premier album éponyme avait pu marquer ceux de 1993. Ceux-là avaient alors découvert cette photo, culte et provocatrice, qui focalisait son objectif sur deux femmes au physique très androgyne en train de s’embrasser, avec une passion particulièrement ostentatoire…

Dans le parcours iconographique du groupe londonien (qui ne vient donc définitivement pas de Stockholm), la cover de Night Troughts, réalisée, comme la plupart des visuels du groupe, par le leader et chanteur Brett Anderson, s’avère pourtant passionnante. Car si cette femme, en train de se noyer dans une mer dont la noirceur indique la profondeur, voit son visage flouté au point qu’il s’avérerait impossible pour quiconque de deviner son identité exacte, c’est qu’elle gravite sans doute au sein d’un rêve profond, agité et révélateur. Et si le titre de l’album – Night Troughts renvoie à l’idée de « rêveries nocturnes » – valide à coup sûr la thèse de la retranscription visuelle du rêve, il confirme aussi la persistance, chez Suede, d’une iconographie aux préoccupations largement psychanalytiques. Manifestations immédiates d’un rêve, ou affirmation d’un désir relaté, c’est le cas de le dire, d’une manière consciente ou inconsciente.

Brett sur le divan ?

En 1993 déjà, sur cette pochette dont la photo est alors signée par la photographe Tee Corinne (et tirée de l’ouvrage Stolen Glances : Lesbians Take Photographs), représenter deux femmes en train de s’embrasser peut paraître significatif. Surtout lorsque l’on sait l’obsession de Brett, au début de sa carrière, pour cette sexualité dont il devait souvent préciser la nature. « Je suis un bisexuel n’ayant jamais eu d’expérience homosexuelle », déclarait-il souvent alors…

Et si le divan (un matelas en l’occurrence…), meilleur allié des psychanalystes, pourrait aussi être évoqué, si l’on force un peu le trait, via la pochette de Coming Up, où le protagoniste se voit entouré par deux silhouettes (un homme et une femme, mais ce n’est sûr) aux contours largement incertains, l’évocation la plus évidente de cet attrait pour l’imagerie psychanalytique reste le visuel lié à Dog Man Star, le 2e album du groupe. Celui-ci, à l’image de ce que qu’a fait plus récemment le dessinateur Jérôme Zonder avec sa Forêt, met en scène une femme allongée sur un matelas (encore…) et manifestement endormie, et entourée par une forêt (ou un bois) qui imprègne à la fois le monde extérieur qui apparaît par-delà la fenêtre et le monde intérieur, puisque des arbres ont également imprégné la pièce dans laquelle la scène se déroule…C’est la lisière du bois, sans doute, dans laquelle les psychanalystes considèrent que nous vivons et dans laquelle nous nous aventurons à l’intérieur de nos rêves.

Suede, Freud, Jung, la noyade

Les rêves, ils imprègnent donc aussi, selon ce point de vue, la pochette de Night Troughts, et son évocation de la noyade, plus complexe que la simple association à la mort que l’imaginaire collectif à tendance à voir ici. Tout dépend en fait si l’on se positionne, schématiquement, du point de vue de Freud ou du point de vue Jung.

Pour Freud, rêver de noyade camoufle l’expression d’une certaine nostalgie de la vie intra-utérine – l’absence de responsabilité, la protection maternelle –, et donc un rejet ponctuel de la vie d’adulte telle qu’elle est vécue. Cette échappatoire à une réalité difficile à gérer, que le neurologue inventeur de la psychanalyse nomme « sentiment océanique », renvoi à un sentiment de quiétude général.

Jung, défenseur puis dénonciateur de la pensée freudienne, voit plutôt pour sa part dans la noyade, forcément liée à l’eau (qui est pour lui le symbole ultime de l’inconscient) le fait d’être submergé par cet inconscient et par ces émotions qui nous gouvernent. La noyade comme étouffement.

Ce type de rêve, aussi, peut être le symbole d’un état particulièrement positif si le rêveur parvient à respirer sous l’eau. Ce que parviennent exactement à faire, dans le clip d’ « Outsiders », référence évidente à la première pochette du groupe, ces deux amants (a priori, ce sont tous les deux des garçons) qui s’embrassent et s’enlacent à l’intérieur de l’eau. Reste à savoir si celle qui est en train de couler lentement sur la pochette finira, elle aussi, à émettre un signe vital quelconque, où si elle continuera à basculer vers les abysses un moment encore. Reste à savoir aussi dans quel état mental se trouvait Brett Anderson, dont on sait que certaines addictions lui ont parfois valu quelques tourments physiques, au moment de composer ce visuel finalement bien plus profond (symboliquement parlant…) que ce qu’il implique au premier regard rapidement jeté…

Le son

Entre glam rock et britpop, Brett Anderson et Suede confirment qu’après une pause de dix ans au début des années 2000, et après un retour convainquant en 2013 (l’album Bloodsports), le groupe, qui a longtemps souffert de la trop forte comparaison avec Blur et Oasis (la nécessité de naître à la bonne époque, et au bon endroit…) répond toujours bel et bien présent. Envolées pop, riffs rock, lyrismes vocaux, et un single (« Like Kids ») qui évoque l’insouciance des premiers instants : un très bon Suede à venir.

Suede (Site officiel / Facebook / Twitter / Youtube)

Suede, Night Troughts, 2016, Warner Music, pochette par Brett Anderson

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