Renaud Bajeux x Thibault Proux — Magnetic voices from the unseen


« Magnetic voices from the unseen a été composé à partir d’enregistrements du champs magnétique émis par les appareils technologiques qui nous entourent », nous dit Renaud Bajeux, lapidaire et synthétique bien que la démarche soit d’une complexité délirante, afin de résumer le travail intense, marginal et ultra niché qu’il vient de sortir sur Nahal Recordings, la structure lancée par Frédérique D. Oberland (Oiseaux-Tempête, Le Réveil des Tropiques, FOUDRE !, FareWell Poetry, The Rustle of The Stars) et Paul Régimbeau (Mondkopf, Autrenoir, Extreme Precautions, FOUDRE !). Créé en 2018, le label a vocation à éditer des projets étranges, singuliers, inaudibles pour certains et précieux pour d’autres, toujours en vinyles et en édition limitée. Avec Renaud Bajeux, on est en plein dedans. Violoncelliste et ingénieur du son de formation, il livre, et on citera cette fois les mots du label lui-même, un disque aux frontières de « l’ambient, le field recording et la noise », d’où les enregistrements proviennent de disques dur, de téléphones, d’ordinateurs, de souris, d’écrans. Plus concrètement ? Renaud Bajeux : « Cette matière singulière est la trace audible d’une activité électronique autonome et non sonore. On l’écoute en plongeant dans un univers invisible, inaccessible, reclus. On voyage dans des paysages rugueux, texturés d’où émerge parfois un chant harmonique. Elle oscille entre un résidu industriel noise et une matière organique et lyrique. » Piocher dans ce qui ne semble être qu’une nuisance qui vous bousille les neurones à petits feux —les champs magnétiques —, et y trouver la matière créatrice qui génère la poésie.

Réclusion et dualité de la matière

Sur Nahal Recordings, depuis le début de l’aventure, c’est Thibault Proux, qui gère le graphisme des projets qui y sont signés (Saåad, Blackthread, Good Luck In Death, ou le projet de Frédéric D. Oberland en son nom propre). Pas d’exception ici, c’est le deal. Thibaut Proux ? Un graphiste diplômé de l’École européenne supérieure d’art de Bretagne (EESAB) dont la pratique « s’attache à un processus de collages et citations directement liés à son intérêt pour les (contre-)cultures dont il est issu telles que le skateboard ou les musiques “extrêmes” », qui aura donc bossé également sur ce visuel dont Renaud souhaitait qu’il « rende compte à la fois de cette réclusion et de cette dualité de la matière ».

« Il m’a fait des propositions à partir de matières provenant de ses recherches personnelles. Le front était presque là dès ses premiers jets, paysage nocturne, maelström mystérieux entre réel et imaginaire. Il évoquait parfaitement le paysage magnétique.

Renaud Bajeux © Frédéric D. Oberland

Pour le back j’avais l’idée d’une  transparence. Au cœur de ce maelström, on apercevrait une lueur, comme on verrait un morceau de verre scintiller au fond de l’eau. On a travaillé ensemble à partir de cette idée, et avec ses talents de magicien, il a trouvé cette magnifique ligne chatoyante qui se dessine sous la surface des “nuages” ». Même au sein du chaos le plus profond, il est possible de trouver ce petit brin de lumière qui fait toute la différence. Et qui laissera apparaître sans doute, si on lui laisse l’occasion de se dévoiler, toute sa grandeur évanescente.

Le son

De son parcours de musicien (il est violoncelliste) et d’ingénieur du son (il collabore depuis des années avec l’Ina-GRM, centre de recherche musicale dans le domaine du son et des musiques électroacoustiques créé par le pionnier Pierre Schaeffer en 1958, et qui rejoint deux ans plus tard le Service de la recherche de la Radio-télévision française), Renaud Bajeux a tiré une vision singulière et originale de la matière son et de son environnement. L’ambition de son premier album, paru sur un label — Nahal Recordings — qui assume son attirance pour les disques bizarres et que d’autres ne prendraient sans doute pas le risque d’éditer ? Capter ce qui n’est pas aisément audible, plonger au-delà du réel, en extraire le son. Sur Magnetic Voices From The Unseen, Renaud Bajeux regroupe ainsi des morceaux composés à partir d’enregistrements du champ magnétique provenant de disques dur, de téléphones, d’ordinateurs, de souris, d’écrans. Le résultat sonne noise, field recording, ambient, glitch, spectral, curieusement symphonique. Chant des machines ?

Renaud Bajeux (Facebook / Soundcloud)

Renaud Bajeux, Magnetic Voices From The Unseen, 2019, Nahal Recordings, 38 min., artwork par Thibault Proux

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