Penguin Cafe x Rory O’Connor x Torsten Posselt — Handfuls Of Night


« I am the proprietor of the Penguin Cafe. I will tell you things at random ». Lors d’un voyage dans le sud de la France, et alors que quelques hallucinations avaient surgi par la faute d’une indigestion alimentaire finalement très heureuse, les mots seraient venus tel quel à la bouche de Simon Jeffes, futur parent du Penguin Cafe Orchestra. Une hallucination qui devait donc décider du nom de ce projet devenu culte qui mixa, entre 1976 et 1993 (cinq albums et une multitude de lives) et dans la lignée des travaux des compositeurs minimalistes Terry Riley, Philippe Glass ou Brian Eno, le folk, la musique classique, les musiques électroniques naissantes, au service d’une idée, et d’une nouvelle catégorisation musicale même : la musique « néoclassique ». Plus de cloisons, elles empêchent l’air de se répandre partout.

Quand ton papa pas là

Simon Jeffes s’en est allé en 1997, terrassé par une tumeur au cerveau, mais le Penguin Cafe Orchestra n’est pas mort pour autant. Il a supprimé une partie de son nom, est devenu plus minimal (plus question d’orchestre désormais), et a changé sa tête pensante par le biais d’une tête cependant très familière : c’est Arthur Jeffes, fiston de Simon, qui a repris le flambeau. Depuis 2009 et la participation d’Arthur au Music From The Penguin Cafe (Live At The Royal Albert Hall), le Penguin Cafe nouvelle génération a sorti quatre albums, dont le dernier en date il y a quelques jours, Handfuls Of Night.

Cet album, qui poursuit cette idée qui consiste à fusionner les musiques classiques, les musiques électroniques et le reste (Penguin Cafe est signé sur Erased Tapes, le label londonien qui sort également les disques d’Ólafur Arnalds, de Kiasmos, de Nils Frahm, de Peter Broderick, de Rival Consoles…), il évoque, justement, directement l’étape qui amena définitivement Arthur à reprendre l’entreprise familiale, et à se jeter éperdument dans la quête de la note.

« En 2005, on m’a demandé de participer à une expédition recréant le dernier voyage de Scott en Antarctique en 1911 pour la BBC, en utilisant le même matériel édouardien », raconte-t-il sur son Bandcamp. « Je ne suis pas explorateur, mais j’étais enthousiaste, surtout qu’il existe un lien familial : Scott était marié à mon arrière-grand-mère avant son mariage avec mon arrière-grand-père. L’Antarctique étant, à ce stade, un environnement protégé, nous avons basculé vers le cercle polaire arctique, où nous avons passé trois mois sur la calotte glaciaire du Groenland (…) puis à travers champs de glace et glaciers ». 

Au milieu du désert, de sable ou de glace, et lorsque la folie n’intervient pas de manière toute nette, on a le temps de prendre du recul, d’interroger son for intérieur, de se projeter.  Pour Arthur, l’étape est fondamentale. « C’est alors que j’ai décidé d’obtenir ma maîtrise en musique et de me concentrer sur la composition musicale. J’ai aussi réalisé que même dans les endroits les plus reculés et les plus silencieux, la musique peut toujours représenter une part importante du monde interne et de l’imaginaire. »

C’est ce voyage initiatique en Antarctique, et à l’heure où la fonte des glaces est un sujet qui commence sérieusement et enfin à inquiéter les pouvoirs publics, que le Penguin Cafe évoque directement sur ce nouvel album. Là où tout a (re)commencé. Et la pochette du disque, logiquement, l’évoque elle aussi, ce voyage qui a persuadé Arthur de se lancer, à son tour, à la quête de sa propre histoire, et de perpétrer une certaine idée de la filiation paternelle, et du père qui entraîne dans sa course effrénée, courageuse et pourquoi pas téméraire, le fils qui n’entend pas si aisément lâcher sa trace. Le sujet est d’actualité avec la présence en salles de l’Ad Astra de James Gray, le réalisateur américain qui explore justement, dans son dernier long-métrage comme dans le précédent (The Lost City of Z, 2016), la quête du fils à la recherche de ce père que l’on doit voir mourir pour pouvoir, à son tour, connaître la grande libération.

Quelques tentes perdues dans l’immensité des déserts antarctiques, et un manchot camouflé quelques part entre les affaires des humains venus visiter le territoire des animaux qui résistent aux grands froids. Un manchot est ainsi camouflé à l’intérieur de l’artwork afin de marquer, visuellement parlant, la filiation entre le travail du père et celui du fils, oiseau endémique de l’Antarctique que Simon utilisait déjà au sein du Penguin Cafe Orchestra — c’est la très talentueuse Emily Young qui composait ses tableaux picturaux plein de manchots mis en scène dans le quotidien des humains et qui allait devenir des pochettes de disques — avant que le fiston ne récupère à son tour l’animal et n’en fasse le grand leitmotiv de l’identité visuelle du Penguin Cafe.

« Pour la cover de Handfuls Of Night, j’ai sélectionné la photo du paysage tiré des photos de Rory O’Connor lors de l’expédition de la BBC sur la calotte glaciaire du Groenland à laquelle Arthur Jeffes a adhéré en 2005 », nous dit Robert Raths, fondateur et directeur d’Erased Tapes. « Puis j’ai chargé notre ami photographe Alex Kozobolis de prendre des photos d’Arthur dans son expédition édouardienne d’origine, avec les cieux originaux sur le toit de sa maison à Kentish Town, à Londres, des photos collées dans la photographie de paysage originale par notre graphiste et collaborateur de longue date, Torsten Posselt, de FELD à Berlin, qui a également fait la mise en page du texte. »

Rappelons que la différence entre un pingouin et un manchot, c’est que le premier est capable de voler et vit dans l’hémisphère nord (en Arctique donc), et que l’autre n’est pas capable de faire décoller son corps du sol (il est trop lourd), et vit dans l’hémisphère sud, c’est-à-dire en Antarctique. Mais alors, pourquoi ces pingouins-là, qui circulent sans cesse et depuis le début des années 80 dans l’œuvre de la famille Jeffes, sont-ils systématiquement représentés sur le sol, et non pas dans les airs, une orientation que leur permettrait la nature ? Simplement parce que « penguin », en anglais, le mot renvoie non pas au « pingouin », mais au « manchot », celui qui ne vole pas mais vous regarde, avec un œil sévère, comme le ferait l’empereur d’un continent aussi froid et indifférent que son œil…

Le son

C’est au cours de nuits froides et sans cloisons pour venir stopper trop violemment les rêveries qui s’envolent qu’Arthur Jeffes avait décidé il y a quelques années et lors d’un voyage passé sur le continent Antarctique, de poursuivre l’œuvre de son père, et de consacrer lui aussi sa vie à la musique. Avec le Penguin Cafe (et sans Orchestra), il propose ainsi depuis quatre albums le même élan lyrique, spleenien, vivace et plein qui était celui de son père au moment du Penguin Cafe Orchestra (quelques collaborateurs, dans les deux projets, sont communs). Ce Handfuls Of Night ne déroge pas à la règle, et laisse l’auditeur voguer dans ces contrées que l’on jurerait celles du grand froid, et où l’existence ne paraît tenir, cette fois, non pas simplement à un fil, mais plutôt à un souffle. Celui qui crée cette petite fumée blanche lorsque la température a chuté et que l’air qui circule à l’intérieur du corps humain se confronte avec celui du monde extérieur, sans doute.

Penguin Cafe (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / YouTube)

Penguin Cafe, Handfuls Of Night, 2019, Erased Tapes, artwork par Rory O’Connor (photo) et Torsten Posselt (design graphique)

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