Nina Simone – At Carnegie Hall


Tous les mois, Néoprisme donne la parole à un journaliste extérieur, qui nous parle d’une pochette d’album d’hier, culte pour le grand monde ou simplement pour l’intime de celui qui l’analyse. Aujourd’hui, la parole est à Sarah Ethève de Now Playing Mag, qui scrute pour nous la pochette du live de Nina Simone At Carnegie Hall

Nina Simone – At Carnegie Hall

L’autre fois, j’étais dans le métro, le casque sur les oreilles à faire défiler en mode random la trop grande bibliothèque musicale de mon I-pod. C’est avec plaisir que je suis tombée sur « My Baby Just Cares For Me », titre phare de la discographie de Nina Simone. Je crois même avoir chanté tout haut à la vue des regards interloqués de mes voisins de voyage. Au cours de ce trajet, je me suis rendue compte d’une chose : que je ne n’avais jamais consacré d’article à celle qui a rythmé une grande partie de ma vie (et qui continue à le faire). Il aura fallu une proposition de Néoprisme et une « illumination » à la vue de sa pochette d’album Live at Carnegie Hall pour me donner l’occasion de le faire.

Le son est pourri. En même temps, on est en 1963. Des applaudissements. Je l’imagine jauger la salle de son regard à la limite de l’arrogance (Nina pouvait dire « sit down ! » à un spectateur trop indiscipliné). Un piano, quelques notes, une ritournelle qui s’installe, simple. Une guitare, celle de son fidèle ami Alvin Schackman. Un phrasé, le sien. Et ces notes. Dissonantes, à la limite du faux. Comme un pied de nez à l’Histoire ? J’ai presque envie de dire que oui. C’est par le titre « Black Swan » que commence le premier live de Nina Simone au Carnegie Hall le 12 avril 1963. Rien que le titre est évocateur.

Pour ceux qui ne connaissent pas la petite histoire qui a forgé la vie d’une des plus grandes dames de la musique contemporaine, le Carnegie Hall c’était le rêve de gosse de la jeune Eunice Waymon depuis ses premières gammes sur l’orgue de l’Église du coin. Un jour, la future Nina Simone serait la première femme pianiste classique à jouer dans cette salle mythique. Le court des événements et la couleur de peau en décidèrent autrement. Eunice voit les portes de la Julliard School rester obstinément closes, il faut revoir les plans. Ce sera chanteuse dans des bars sordides pour payer le loyer. Eunice Waymon n’est plus, place à Nina Simone. Nous sommes en 1954.

Presque dix années plus tard et quelques hits à son actif, Nina Simone réalise son rêve d’enfance. Jouer au Carnegie Hall. Et c’est là que la pochette de ce vinyle prend tout son sens. Ici, pas d’extravagance visuelle. Graphiquement inintéressante. Vous me direz même : « mais que fait une pochette aussi quelconque sur Néoprisme ? ». Banale, elle ne l’est point. Celui qui l’a conçue est même un génie méconnu. Pourquoi ? Tout simplement pour toute la symbolique et la rébellion qu’elle comporte. Quitte à me répéter : nous sommes en 1963 ! Et que voit-on ? Nina Simone, avec pour seul appui un micro, faisant face à (on l’imagine aisément) une salle pleine à craquer. Le regard haut et l’allure fière, Nina nous montre que ce soir-là, la patronne, c’était elle.

Ce n’est pas seulement le public exigeant du Carnegie Hall qu’elle défie presque du regard. C’est l’Histoire elle-même. Celle qui lui a refusé une brillante carrière en tant que concertiste du seul fait de sa couleur de peau, qui l’a jugée indigne de sa grandeur. Une blessure que Nina gardera toute sa vie. Le jazz, le blues, ce n’est pas par vocation qu’elle y est venue, mais par défaut. Comme on dit : les malheurs des uns font les bonheurs des autres ! Peut-être que sans cette ségrégation le monde n’aurait pas connu Nina…

C’est marrant parce que sur le verso de cette pochette d’album, y figurent tous les titres que Nina a interprétés ce fameux soir. Et là encore, le gros « Fuck » pointe son nez. Cette pochette est mythique je vous dis ! En deuxième morceau de ce live historique ? Le thème de Sanson et Delilah, incontournable dans la musique classique. Un sacré pied de nez ! Vous la voyez la Nina en train de se gosser devant son piano ? Ils n’ont pas voulu reconnaître son talent à la Julliard ? Ben tiens ! La voilà qui nous sort un de ses touchers les plus talentueux pour un pur moment de grâce.

Plus qu’une simple pochette d’album, c’est la vie de Nina Simone que l’on voit défiler sur cette cover : « Little Liza Jane », en hommage à sa fille née un an avant ce concert, « The Other Woman », un titre que l’on n’a point besoin d’expliquer, au génialissime « When I Was Young Girl » (fabuleuse reprise de wonder woman Feist au passage), Nina se livre sans concessions, entièrement.

Je pourrais écrire encore des pages et des pages sur ma bien aimée Nina. Vous dire que sa musique a changé bien des choses sans qu’on ne s’en rende même compte. Mais je finirais par vous ennuyer avec toute cette parlotte donc autant m’arrêter là en vous laissant avec cet extrait capturé 13 ans plus tard à Montreux. Tout y est : l’interprétation, le lyrisme, le personnage.


Nina Simone, At Carnegie Hall, 1963, Parlophone Records / Warner, 36 min.

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