Nicolas Jaar x Alfredo Jaar – Sirens


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On sait du New-Yorkais Nicolas Jaar la faculté à associer à sa house organique et patiente (que l’on ne se risquera pas à tenter de catégoriser clairement ici), un propos politique et contestataire de plus en plus affirmé au fur et à mesure que sa discographie s’amplifie. Plus encore que sur Space Is Only Noise, son premier album studio, ou sur Psychic, son album mené avec Dave Harrington sous l’appellation Darkside, son second album Sirens évoque en effet en toile de fond la dictature sanguinaire d’Augusto Pinochet, qui gouverna le Chili de 1973 à 1988, date à laquelle ce dernier fut poussé dehors par un référendum qu’il se devait d’organiser, référendum que Nicolas Jaar aborde justement au sein de son chant contestataire « No » et via ses paroles – « Y dijimos no, pero el si esta en todo » / « Nous avons dit non, mais le oui est partout » – que l’on retrouve, inscrites en lettres capitales sur le fronton de la pochette de son disque, comme pour en rappeler encore l’importance primordiale. La contestation, via le son.

Darskside x Jed DeMoss x Matt de Jong - Psychic

Darskside x Jed DeMoss x Matt de Jong – Psychic

L’art & la lutte, tradition familiale

Ce que l’on sait moins de Nicolas Jaar, c’est que ce dernier a grandi, au Chili puis à New-York, aux côtés d’un père qui en a fait l’axe central de son art, de cette contestation permanente et essentielle visant, toujours, ce système jugé chancelant et spoliateur dont il s’avère nécessaire de revoir les fondations les plus profondes. Ce père, c’est Alfredo Jaar, éminent architecte, vidéaste et photographe chilien, prophète en son pays et bien au-delà, puisqu’exposé au cours des 30 dernières années un peu partout dans le monde, de Venise à Istanbul, de Londres à Stockholm, d’Arles (aux Rencontres photographiques) à Marseille (au Musée d’Art Contemporain), de son Santiago natal à New-York, qu’il a justement rejoint afin de fuir la dictature Pinochet.

Et de ce père, essentiel dans la construction artistique et intellectuelle de son fils (la « légende » raconte même que c’est lui qui aurait dirigé l’adolescent Nicolas vers l’un des disques qui influencera considérablement son oeuvre, le Thé au Harem d’Archimede du Chilien Ricardo Villalobos), Nicolas Jaar semble avoir récupéré la plupart des obsessions thématiques. L’art comme élément de lutte, bien sûr, l’idée de surcharge d’informations dans un monde qui préfère se mettre en scène plutôt que de s’observer, et ces inégalités affolantes qui orientent les sociétés modernes vers un consumérisme toujours plus imposant.

Alfredo Jaar - Other People Think

Alfredo Jaar – Other People Think

Cet impact important du père sur le fils, on peut même la distinguer plus nettement, en se contentant juste de jeter un regard évasif sur le travail de l’un et de l’autre. Lorsqu’il a dû trouver un nom à son label, créé afin de pouvoir sortir ses propres disques et ceux des camarades (Dave Harrington notamment, mais aussi Lucrecia Dalt ou Lydia Lunch), Nicolas a ainsi choisi de se tourner vers le nom, qui dit l’alternance underground, Other People. Soit à quelques syllabes près le même nom que Other People Think, l’ouvrage sorti par Alfredo en 2012 en hommage à John Cage, dont on célébrait alors les 100 ans de la naissance. De même, si le premier album de Nicolas se nomme Space Is Only Noise, difficile de ne pas y voir une référence à El Sonido del Silencio d’Alfredo (« The Sound of Silence » en Anglais), cette exposition basée sur la photo mythique de Kevin Carter montrant, en 1994, cet enfant soudanais en état de sous-nutrition avancé et guetté par un vautour attentif, une expo présentée aux Rencontres d’Arles en 2015 mais déjà créée une dizaine d’années auparavant.

La pochette photographique de Space Is Only Noise, d’ailleurs, marque certainement un lien direct avec cette photo de Carter, qui fit alors tellement polémique que son auteur dû se résoudre, après un véritable lynchage médiatique, à se donner la mort (« pourquoi a-t-il donc pris cette photo plutôt que de sauver l’enfant » ?) On peut en effet voir avec ce bébé endormi à l’intérieur de sa poussette, elle-même posée sur une route considérablement cabossée et qu’il sera sans doute complexe de parcourir, l’équivalent occidental et donc plus aisé de l’enfant soudanais. L’avenir, pour tous deux, épouse la forme d’une menace, différente mais bien vivace.

Nicolas Jaar x Alfredo Jaar - Space Is Only Noise (2011)

Nicolas Jaar x Alfredo Jaar – Space Is Only Noise (2011)

Kevin Carter - La Fillette et le Vautour

Kevin Carter – La Fillette et le Vautour

Nicolas au son, Alfredo à l’image

Cet artwork, nouvelle manifestation concrète des liens intellectuels très forts qui unissent le père et le fils, c’est Alfredo qui s’en est chargé. Comme ce fut aussi le cas pour la pochette de Sirens, qui regroupe en son sein quelques-uns des leitmotivs de son travail visuel habituel. La ville surchargée, le capitalisme exacerbé symbolisé par cette pièce de monnaie placée au centre gauche de l’artwork, et surtout, ces inscriptions en lettres capitales orchestrées qui dominent le tableau. « YA DIJIMOS NO PERO EL SI ESTA EN TODO », référence, comme on le disait, à la voix du peuple qui avait fini par écarter Pinochet du pouvoir et donc à toutes ces luttes qu’il convient d’engager pour ne plus se soumettre, « CAMERAS COPIERS VIDEO », comme une mise en avant du monde voyeuriste créé par les petits-enfants de Big Brother, et « THIS IS NOT AMERICA », évocation immédiate de sa propre installation A Logo for America, datant de 1986 mais exposée une nouvelle fois récemment à New-York. Une mise en garde, on s’en doute, contre l’arrivée anticipée des obscurantismes républicains aux États-Unis et de Donald Trump, de la même manière que l’on pouvait déjà voir le « No » ou « The Governor » comme des références à cette menace qui guettait les US aux moments de la composition de l’album.

Et puis « SIRENS », aussi, inscrit à trois reprises comme pour en accentuer l’impact (même organisation graphique et typographique ici que pour la pochette de l’album Nymph, compile de plusieurs EP). Tentatrices hier chez Homer, alarmantes aujourd’hui dans les cités les plus apeurées du monde moderne, ces sirènes sont à la fois la vision du consumérisme nauséabond, et la nécessité de dire qu’il faut s’en méfier, de ces tentations faciles d’accès. Ce sont, comme c’est le cas partout sur cet artwork, les néons et les lumières aveuglantes, accumulées jusqu’à la nausée, de la cité moderne, qui dilate la pupille et empêche de voir. Comme pour dire aussi, que l’electronica azimut de Nicolas proposerait une illustration sonore des installations photographiques d’Alfredo, un père et un fils que l’on entend d’ailleurs, bien plus jeunes (Nicolas est alors un jeune enfant) discuter au terme du titre « Leaves », au sujet d’une curieuse statue attaquée par des lions. Comme la transmission, manifeste, du savoir, et de la manière de s’en servir le plus efficacement possible. Afin de pouvoir garder en tête la possibilité du « oui ».

Nicolas Jaar - Nymphs

Nicolas Jaar – Nymphs

Le son

Plus politique que jamais avec son fil rouge (c’est le cas de le dire) évocateur de la dictature Pinochet, écho direct avec l’actualité brûlante aux États-Unis (l’élection en perspective de Trump surtout), les Sirens de Nicolas Jaar s’imposent comme un brûlot politique complexe mais réel, profitant du son pour affirmer ses convictions. Des sommets percutants (« No », « Three Sides of Nazareth », « Leaves ») et un nouveau chef-d’oeuvre parfait au sein d’une discographie qui en comptait déjà pas mal (les deux albums Silence is only Noise et Psychic, l’immense tube « Mi Mujer »). « Y dijimos no, pero el si esta en todo ». Et notamment ici.

Nicolas Jaar (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / Soundcloud)

Alfredo Jaar (Site officiel)

Nicolas Jaar, Sirens, 2016, Other People LLC, pochette par Alfredo Jaar, 41 min.

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