Nicolas Godin x Iracema Trevisan – Contrepoint


Nicolas Godin x Iracema Trevisan – Contrepoint

La pochette du brillant premier album solo de Nicolas Godin, intervenu 18 ans après le succès mondial du premier album d’Air Moon Safari, est indiscutablement l’une des plus élégantes de l’année. Un constat qui coordonne, à quelques nuances près, avec les volontés initiales de son acteur principal, particulièrement certain de son talent de compositeur et de la qualité de l’objet qu’il présente aujourd’hui (avec une telle carrière, difficile d’avoir quoi que ce soit à redire) :

Un disque classique

« Je voulais composer un ‘disque classique’, dans le sens où j’aimerais que dans 30 ans, les gens écoutent encore Contrepoint, comme c’est le cas pour certains albums d’Air. C’est mon ambition, et c’est pour ça que cet album sonne, je crois, comme quelque chose d’intemporel. Et je voulais que ce soit pareil pour la pochette ! »

Déjà pensé pour le futur, le visuel de Contrepoint a également été très intelligemment pensé pour le présent, et pour les problématiques visuelles qu’implique la décennie des plateformes streaming. Rencontrée chez Because juste avant celui qui s’avère être son fiancé, Iracema Trevisan, qui s’est chargée de cette pochette après l’avoir réfléchi avec Nicolas, explique :

« On voulait aussi quelque chose qui marche en miniature, que l’on puisse identifier tout de suite lorsque l’on écoute l’album sur Deezer ou sur Apple Music. On consomme aujourd’hui beaucoup la musique de manière digitale, il fallait le prendre en compte. C’est sûrement mon côté pragmatique qui est ressorti dans ce choix ! »

Car pragmatique, Iracema l’a forcément appris à l’être. Ancienne bassiste du groupe d’électro pop brésilien CSS (Cansei de Ser Sexy), qu’elle a accompagné jusqu’à la composition du deuxième album, elle quitte São Paulo en 2008 pour joindre Paris, pas convaincue par la nouvelle orientation d’un groupe, initialement très artisanal – au moment de sa formation, un seul de ses membres sait jouer d’un instrument – que le succès du premier album avait fini par définitivement professionnaliser. Bien aidée par l’acquisition d’un master et par l’expérience CSS, qui a bénéficié des profils « artistiques » de ses membres pour forger une identité visuelle solide – la chanteuse Lovefoxxx et la guitariste Carolina Parra sont notamment graphistes, alors que la claviériste Ana Rezende est étudiante en cinéma –, Iracema fonde en 2011 sa propre boîte Heart Heart Heart (spécialisée dans la création de foulards dont les motifs sont fortement marqués par la culture brésilienne), dont elle est aujourd’hui à la fois styliste et directrice artistique.

Surréalisme et pop-art

Contrepoint est la première pochette d’album qu’elle réalise, même si elle a déjà dans le passé collaboré avec Air. C’était sur la tournée de Love 2 (2009), durant laquelle elle avait réalisé une série de photographies identifiant chacun des éléments utilisés en studio pour l’élaboration de l’album. Elle en avait fait un petit livre de collages, dans lequel on pouvait découper et recoller les instruments (amplis, guitares…)

De collages, c’est un peu d’ailleurs de cela dont il s’agit encore ici. Isolées du reste du corps et donc sorties de leur contexte initial, ces lèvres rougeoyantes se rapprochent d’une démarche surréaliste certaine. Elles rappellent ainsi celles de Dali – ou plus exactement, celles, jointes, qui ont fini par former en 1936 son célèbre Canapé Boca –, élément central du surréalisme largement rattrapé par la pop culture ensuite, et également celles que Roy Lichtenstein attribuait aux personnages de ses Comics grands formats. En ce sens, et parce que ces lèvres sont rayées par une trace de peinture au bleu très noble (qui représente pour Iracema « le geste artistique »), on pourrait voir dans ce visuel une référence à la musique qu’envisage ici Nicolas Godin, relecture très personnelle et très sophistiquée de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach en 9 temps (et en 9 morceaux) : la musique pop (les lèvres rouges), dominée par la noblesse de la musique classique (le trait bleu roi). Une noblesse et une certaine forme de « classicisme » visuel », aussi, que le duo a voulu entrevoir par le biais d’une typographie très pure et très lisible, puisque c’est la typographie Akzidenz-Grotesk (l’ancêtre de la fameuse Helvetica) qui a été utilisée.

Dali - Canapé Boca

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Lèvres rouge passion

Iracema, elle, et si elle ne réfute pas l’allégorie envisagée plus haut, a surtout voulu témoigner, via la mise en image de ces lèvres, de l’aspect véritablement charnel de la musique de son fiancé : « Je trouve que Nicolas a un côté très très sensuel. Dans sa manière de jouer de la basse notamment. Je trouve que son talent c’est de rendre des instruments sexy. D’où ces lèvres. »

Ces lèvres qui ne sont pourtant pas celles de Nicolas Godin, mais celles de l’actrice et chanteuse Lou Lesage, qu’on a pu voir à l’affiche de Lol ou de My Little Princess, et sortir un album enregistré à Nashville et nourri de rêves américains (Under My Bed, 2011) :

« Ce visuel, c’est initialement une vraie photo en argentique que l’on a fait sous la lumière du Soleil. La photo a été faite par une amie à nous qui est une super photographe, Noa Avishag, qui fait des photos très spontanées, très légères. On a fait cette photo le week-end du 15 août l’année dernière. On rentrait de vacances. Heureusement pour nous, Noa était à Paris, ce qui n’est pas évident à cette période de l’année. Elle nous a fait une suggestion de 3-4 personnes dont elle aimerait bien photographier les lèvres, et notre choix s’est arrêté sur Lou Lesage, qui par coïncidence, était également à Paris. On a pris ses lèvres en photo ce jour-là, on les a fait développer en grand, et on a mis les couches de peinture à partir de cette photo. Je prends à chaque fois beaucoup de plaisir à travailler dans la musique. C’est différent de la mode, où les enjeux sont parfois plus gros. En musique, parfois, ça peut juste être fun, c’est bien. »

Le son

Après 7 albums composés en compagnie de Jean-Benoît Dunckel et sous l’étiquette Air, et pour sa première expérience solo, Nicolas Godin revisite Jean-Sébastien Bach. Une ambition menée par l’utilisation de la technique du contrepoint (la superposition de couches mélodiques), et par la synthétisation de la musique classique, de la musique pop et de la musique world, au service d’un album marqué par l’exigence et la minutie infaillible de son talentueux auteur. Reste désormais au temps à décider s’il en fera ou non un véritable classique.

Nicolas Godin (Site officiel / Facebook / Twitter)

Iracema Trevisan (Site officiel / Twitter)

Noa Avishag (Site officiel)

Lou Lesage (Site officiel / Twitter)

Nicolas Godin, Contrepoint, 2015, Because Music, 34 min., pochette par Iracema Trevisan

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