Népal x Lucas Matichard – #KKSHISENSE8


À l’origine, il y a la 75e Session, ce collectif d’activistes autogéré et indé (rappeurs, producteurs, réalisateurs, graphistes, DJs, photographes…) basé au Dojo, une ancienne baraque devenue studio, et point d’ancrage, refuge base, bastion pour tous ceux qui ont choisi de se regrouper autour d’un logo longtemps demeuré énigmatique, et d’un blase qui dit l’origine d’un collectif qui a posé, depuis une dizaine d’années, sa pâte créatrice sur le rap français. Georgio, Doums, Lomepal, Fixpen Sill, Le Panama Bende, Di-Meh, Sopico, 1spire, FA2L, Vesti, M Le Maudit, Hash 24 … Tous ont déjà rappé entre les murs de la maison de la 75e session.

Le temps des open-mics

Au Dojo, à deux pas de l’Université de Saint-Denis, dans ce département où fut écrite l’une des plus glorieuses page du rap français dans les années 90 (c’est depuis Saint-Denis que JoeyStarr et Kool Shen ont fondé et pensé le Suprême NTM), on se ressource, on délire, et surtout, on créé. Au Dojo, c’est là que Népal (emcee) et Lucas Matichard (photographe et vidéaste), qui ont envisagé ensemble l’identité visuelle de l’EP, long comme un album (huit titres) #KKSHISENSE8, ont conforté une amitié qui dure depuis maintenant dix ans. Ils se sont rencontrés sur les premiers open-mics qu’organisait une 75e Session qui sortait alors tout juste de l’œuf, et qui cherchait encore un peu vers où se diriger de manière très concrète. Rapidement, les deux se mettent à bosser ensemble, alors que le collectif bénéficie de la visibilité offerte par le clip que Nekfeu (membre du groupe 1995 qui commence à faire parler de lui), vient de leur proposer de réaliser. La vidéo de « Dans ta réssoi » sera le premier clip de la 75e Session.

Mais le premier projet qui dépasse le cadre de l’underground du rap parisien, qui a commencé à clairement identifier ce logo qui commence à circuler un peu partout dans la capitale (des photos, des morceaux de rap, des événements ou des clips : tout est marqué par le signe de la 75e Session), c’est un projet de freestyles, assez courts (ils durent parfois moins d’une minute), nommé John Doe (c’est-à-dire : « Monsieur X » en anglais). Dans les vidéos qui accompagnent le projet, Népal a l’idée qui va transformer de simples freestyles en véritable tour de force : dans les vidéos, il décide de cadrer le plan sur la bouche des rappeurs, et uniquement sur la bouche. Le plan est malin : on ne reconnaît plus les rappeurs par leur apparence, mais bien par leur voix ou par leur flow. Sur YouTube, c’est un carton.

Sobriété et élégance

Lucas Matichard, lui, a déjà signé pas mal de covers d’artistes au moment de la sortie de cette série de freestyle en 2014, qui demeure une date très importante dans l’histoire du collectif. Et en signera bientôt d’autres. Georgio, Hologram Lo’, Sopico, Di-Meh ou encore Epic Empire : tous ont vu quelques-uns de leurs disques illustrés par la patte photographique de cet artiste initialement plutôt tourné architecture, design et paysage, et qui a su associer, à un genre tellement codifié, une sobriété et une élégance qui participe, aussi, à distinguer la 75e Session du lot toujours plus nombreux de rappeurs français bien décidés à se lancer dans les pas de Nekfeu, de Lomepal ou de Georgio.

Afin d’illustrer KKSHISENSE8, ce quatrième EP que Népal vient tout juste de faire paraître, le photographe et le rappeur ont pris le parti de l’hommage, vivace depuis longtemps, aux liens entre le rap US et les cultures asiatiques, un lien qui concerne aussi, puisque nombre de ses membres ont été biberonnés à la culture manga en BD (Naruto) ou en dessin animé (Dragon Ball), la 75e Session. Et Népal peut-être plus que les autres : outre son blaze en lui-même (qui renvoie évidemment au pays frontalier de l’Inde et du Tibet), le nom de cet EP renvoie en effet au personnage de Kakashi Hatake, le personnage de Naruto, qui apparaît lui aussi toujours masqué. Lucas Matichard, joint par mail :

De Jim Jarmusch à Spike Lee

« Pour cette pochette, on a voulu rendre hommage aux liens entre rap US et cultures asiatiques. Quelque chose qu’on retrouve par exemple dans Ghost Dog de Jim Jarmush, histoire d’un tueur à gage afro-américain qui s’applique à suivre le code d’honneur des Samouraïs, le tout sur une BO du rappeur RZA. Ce n’est pas un hasard puisque tout l’univers du Wu-Tang Clan – de leur nom aux samples de leurs instrus – est imprégné de cultures asiatiques. Ses membres font partie d’une génération bercée par les mangas japonais et les films de kung-fu hong-kongais.

De la même manière, Népal, comme beaucoup de rappeurs français en ce moment, est fasciné par le Japon : ça se retrouve dans son imagerie, ses paroles et même son clip ‘Rien d’Spécial’, tourné à Tokyo.

Je voulais donc une esthétique assez old-school et cinématographique. Pour la mise en scène, on s’est inspirés de l’affiche de Do the Right Thing de Spike Lee, film culte dans le hip-hop US. On a placé cinq lascars autour d’un cercle, inspiré des cercles japonais ‘Enso’  qui représentent le cycle sans fin de la vie dans le bouddhisme Zen. L’un, masqué façon Samouraï, l’a visiblement dessiné et nous regarde alors que les autres semblent troublé face au cercle. J’aime bien l’idée de personnes qui s’interrogent sur l’inconnu, qui sont déstabilisé par ce qu’il leur est étranger. »

Le son

Si Népal, figure fondamentale de la 75e Session, avance toujours masqué, comme ce personnage de Naruto auquel il se plaît à faire référence, sa musique, elle, commence à s’ébruiter, et à s’étendre jusqu’aux oreilles d’un public désormais largement habitué à son rap hyper technique, soigné et marqué par des productions qu’il signe également parfois. Et si Népal parle, avec ce nouvel épisode discographique, de « la fin d’un cycle », il faut néanmoins se persuader d’une chose : un autre redémarrera très vite derrière. Et certainement avec l’arrivée d’un premier album, qui ne tardera plus.

Népal (Facebook / Twitter)

Lucas Matichard (Site officiel /Instagram)

Népal, #KKSHISENSE8, 2018, 75e Session, artwork par Lucas Matichard

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