Muse x Matt Mahurin – Drones


Muse - Drones

Pour la sortie de leur septième album studio, le trio britannique composé par Matthew Bellamy, Dominic Howard et Chris Wolstenholme, tricote sur une formation brute un opéra-rock au concept bien défini. Une affaire de drones psychopathes sur fond de paranoïa pathologique.

Du rock rugueux et des robots racoleurs

Partant du constat d’une société aliénée par les machines dans laquelle les hommes sont totalement dépendants des hautes technologies, Matthew Bellamy a composé une épopée de science-fictiondrones et cerveaux électroniques et hybrides contrôleraient le monde et forceraient les humanoïdes à tuer. C’est en lisant l’ouvrage Predators : The CIA’s Drone War on al Qaeda écrit par un journaliste au sujet des drones militaires utilisés par la CIA au Pakistan, que le chanteur a pensé à cet album concept. L’idée qu’une machine téléguidée comme celle d’une Formule 1 dans la main d’un gosse puisse servir à tuer, avec tous les dérapages engendrés et dont la presse a pu faire écho, a profondément choqué le leader à la voix métallique.

Sur l’artwork assez passéiste de l’artiste Matt Mahurin, les consciences se travaillent au joystick, de main en main, les cerveaux se triturent et l’on plonge dans l’imaginaire du complot et de la surveillance, comme le souligne un peu lourdement le montage du discours de JFK sur la liberté de la presse durant la guerre froide, sur le morceau qui porte son nom. Et c’est justement ce titre qui marque le tournant entre une soumission défaitiste et un regain pour la liberté et la résistance dans une vision pour le moins manichéenne. Et si ce sont les robots qui dictent les thèmes plutôt énervés du nouvel opus de Muse, l’électronique, pour sa part, a bien quitté la cabine d’enregistrement pour une base rock pure.

Un retour aux sources guitare-basse-batterie

Fini les élucubrations musicales de leur dernier album The 2nd Law, qui mêlait, avec souvent peu de réussite, classique et musique électronique expérimentale, mais qui avait le mérite de sortir d’un carcan souvent très commerciale. Ici, le trio revient à la base de leur formation, dans un souci de cohérence évident et une volonté certaine de renouer avec les opus comme Black Holes and Revelations ou Absolution. Avec des titres guerriers comme « Psycho » ou « Reapers », les trois acolytes reviennent aux classiques qui ont fait leur succès : des paroles percutantes et des riffs de guitares très fournis et obsédants comme une danse imposée, qui rappelle, sur le morceau « Repears », les débuts des Red Hot Chili Peppers. Une danse de cyborgs qui met en scène, sous le stylo de Matthew Bellamy, des hommes psychotiques qui gouvernement des pays ou des multinationales.

On est aussi dans une thématique absolument récurrente du groupe qui traîne depuis quelques années des idées assez noires sur la société. Sous le trait de l’artiste multi-casquette Matt Mahurin, cette analyse dépressive d’une société perverse nous explose à la gueule comme une ado vomissant ses cachets de Lexomil. Il y a d’ailleurs un écho évident entre l’artwork d’Absolution et celui de Drones, bien loin des tissages tentaculaires de The 2nd Law. Cette multitude de silhouettes sans visages prend les traits d’une solitude infinie dans la masse écrasante.

La prédestination de l’homme en sourdine

Dans une prose proche d’une esthétique punk aseptisée, « Defector » apparaît comme une ode à la liberté, à la recherche d’une échappatoire contre ce monde automatisé dans lequel on essaye de contrôler, de diriger les pensées : « I’m Free, you can’t control me ». On évolue dans un monde à mi-chemin entre la science-fiction désabusée du 1984 de George Orwell et une réalité froide, brute terriblement actuelle. Entre société de consommation à outrance et transformation du savoir-faire des hommes en codes contrôlés d’une machine. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le travail de l’excellent illustrateur, photographe et réalisateur américain Matt Mahurin, illustre les dérives du monde contemporain à merveille, exposant ici à travers son trait précis et souvent morbide les machinations courantes. Celui dont les dessins assez psychotiques apparaissent régulièrement dans le Time, Newsweek, Mother Jones, Rolling Stone, Esquire, Forbes ou The New York Times, montre un écran d’individualité qui marche au pas, semblant servir un système hiérarchique digne de Big Brother. Le côté froid et industriel de cet artwork souligne l’aliénation des machines et l’absence de sentiments de ces drones proches des humains difformes de Charles Burns.

La solitude de l’homme saute aux yeux mais pas vraiment aux oreilles face à l’énergie vrombissante des titres comme « Revolt », comme une façon de remplir ce vide laissé par les machines. Seul le drôle de morceau a cappella « Drones » illustre cette déshumanisation. Tout comme dans leur tubissime « Time is Running Out », Muse est obsédé par le temps qui passe et qui écrase l’individu, le laissant face, finalement, à ses propres contradictions. « C’est là que l’album débute, avec une personne qui se sent abandonnée, qui ressent un manque de connexion avec quelque chose. C’est ce manque qui le rend vulnérable, c’est ce qui le rend enchaîné au système, à la merci des forces obscures qu’on entend dans Psycho », explique Chris Wolstenholme, le bassiste du groupe à Virgin Radio.

On pense à Des Visages et des Figures de Noir Désirdes humanités connectées, un peu hors du temps, broyées par l’époque du tout industriel.

Une vision pessimiste et terne de la société qui, semble-t-il, n’obtiendra son salut que par la révolte pour sortir, selon Matthew Bellamy, « de son abandon et sa perte d’espoir, de son endoctrinement par le système qui fait de lui un drone humain, jusqu’à la défection éventuelle de ses oppresseurs ».

Le son

Muse s’est toujours illustré depuis son album à tubes Absolution en 2004 par un son plutôt heavy, porté par des guitares grinçantes et la voix nasillarde du chanteur Matthew Bellamy qui rappelle parfois les cris lancinants de Brian Molko. Des mélodies efficaces qui tirent parfois sur des redondances mélodiques. L’album Drones marque le retour du trio britannique qui revient dans une formation brute pour renouer avec ses amours rock à l’instar du titre « The  Handler ».

Muse (Site Officiel/Facebook/Twitter)

Matt Mahurin (Site Officiel)

Muse, Drones, 2015, Warner Bros, 52 min, pochette par Matt Mahurin.

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