MONEY x Elliot Kennedy – Suicide Songs


MONEY x Elliot Kennedy - Suicide Songs

« Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide », écrit Albert Camus en 1942, au moment de publier son Mythe de Sisyphe, essai fondamental de son Cycle de l’Absurde dans lequel il compare l’insupportable recommencement quotidien de la figure mythologique grecque Sisyphe et de son rocher au calvaire que représente la vie de l’humain. La vie comme éternel recommencement, absurde et inutile.

Du lendemain sans espoirs…

Le suicide – et de manière générale, la pertinence de la vie – gouffre poétique dans lequel il sera possible de plonger jusqu’à la fin des jours – c’est aussi décidément l’une des grandes thématiques de MONEY et de Jamie Lee, ce leader, chanteur et compositeur toujours bouleversant de sincérité et au chant, viscéral, qui racle le fond des abysses et qui côtoie, l’instant d’après, le sommet des cieux. Après The Shadow of Heaven, dont le titre ne poussait déjà pas franchement à l’optimisme le plus étincelant, c’est donc Suicide Songs que se nomme ce second album. Compliqué d’être plus limpide dans ses intentions.

Ainsi, dans The Shadow of Heaven (Bella Union, 2013), le premier chef-d’œuvre discographique du groupe, MONEY et Jamie Lee, lorsqu’ils ne se montraient pas septiques et diffamatoires sur le sujet (« The Cruelty Of Godliness », « The Shadow of Heaven »), se la jouaient délibérément nietzschéens et annonçaient avec certitude la mort de Dieu (« So Long (God is Dead) ». Cette remise en cause était-elle là afin de préparer la thématique de l’album qui devait suivre, limpidement intitulé Suicide Songs ? Débarrassé, moralement parlant, de la culpabilité du vivant et de l’attente insupportable du dernier soupire, MONEY peut alors se livrer.

Et ce n’est sans doute pas pour rien que le premier morceau de ce second album, paradoxalement moins pesant instrumentalement parlant, se nomme « I Am The Lord ». Car celui-ci est peut-être là pour dire que le pouvoir a changé de main, qui est désormais en possession de l’humain. Et ce dernier peut disposer de sa vie à sa guise sans se soucier de la crainte, pesante et vaine, de cet Enfer qui attend tous ceux qui auront décidé de se donner eux-mêmes la mort en lien et place du Tout-Puissant.

Et si cette attirance pour le glauque très concret se reflète évidemment à l’intérieur des textes de MONEY, poèmes longilignes et thérapeutiques pleins de renoncements plombants et d’espoirs vivifiants, cette faculté à évoquer la perte du souffle vital se reflète aussi dans ces visuels qui accompagnent depuis trois ans les sorties discographiques du groupe. En témoignait déjà la pochette du premier album, qui présentait Jamie dans une position « crucifix » (les pieds joints, les bras en croix, la tête sur le côté). En témoignait aussi le visuel du sublime single Hold Me Forever, qui pointait l’objectif sur un corps sur le point de s’écraser sur le sol après une chute manifestement assez longue. En témoigne aussi bien sûr cette cover de Suicide Songs, très belle, photographiée par le Britannique Elliot Kennedy, qui montre Jamie Lee torse-nu, la lame d’un couteau de cuisine posée verticalement sur le front, les yeux clos et manifestement dans l’attente de ce qui est sur le point d’intervenir.

Dieu est mort, on l’a dit : on peut désormais sereinement passer à l’acte. « I wanted the album to sound like it was ‘coming from death’ which is where these songs emerged », indique Jamie dans le communiqué de presse accompagnant la sortie de l’album…

…à la rédemption ?

Mais alors, et malgré la relative concordance des éléments visuels et des éléments textuels, doit-on pour autant considérer l’iconographie liée aux disques de MONEY comme une affirmation, évidente et irréfutable, de tendances dépressives destinées à se transformer irrémédiablement en velléités suicidaires ? Certainement pas.

Car en y regardant de plus près, cette iconographie-là, parfaitement cohérente dans son fond mais aussi dans sa forme (on conserve toujours l’usage, élégant, de la photographie en noir et blanc), si elle suggère toujours l’idée d’automutilation fatale, elle ne l’affirme en réalité jamais clairement. Mieux encore : un point de vue plus optimiste pourrait même considérer ces visuels comme une démarche auto dérisoire, capable de prendre du recul sur la lourdeur du propos développé.

Car peut-être vole-t-elle en fait, la forme planante et floue d’Hold Me Forever. Car le Christ sur la Croix, indiscutablement reproduit sur le visuel de The Shadow Of Heaven, évoque en réalité davantage l’idée de renaissance que celle de mort. Car sur Suicide Songs, cette lame de couteau posée sur le front de Jamie, elle ne fait rien couler de rougeâtre. Et elle demeure, immobile, plutôt que de s’enfoncer de manière progressive. Le miracle de la rédemption. Comme s’il devait, et même dans les instants les plus obscurs, demeurer toujours, suffisamment d’espoir pour pouvoir continuer. Le spleen pour créer. Le spleen pour vivre.

Le son

Moins sombre (musicalement parlant du moins) que son prédécesseur, malgré un titre qui aurait pu faire croire le contraire, Suicide Songs confirme le formidable talent de song-writter de Jamie Lee, sensible et lyrique à souhait, et la belle faculté de MONEY à perpétuer la tradition de ces groupes follement romantiques de Manchester, qui trouvent dans le béton et dans les factory défrichées la volonté d’édifier de plus beaux territoires.


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Elliot Kennedy (Site officiel)

MONEY, Suicide Songs, 2016, Bella Union, 43 min., pochette par Elliot Kennedy

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