Moha la Squale – Bendero


Moha la Squale, enfant sauvage ? Pour illustrer Bendero, son premier album paru un an à peine après le début d’une ascension absolument fulgurante, le (très) jeune rappeur du XXe arrondissement fait sienne l’image, souvent reprise, de l’enfant élevé bien loin de la civilisation, et qui se trouve, par conséquent, préservé de la norme imposée par les autres. Là où les règles sont absentes, il faut penser les siennes.

Le livre de la jungle

Moha la Squale, justement, et puisque les textes sont, sur cet album comme sur les précédents morceaux qu’il postait chaque jour sur le web, inspirés par sa propre existence, s’est rapidement écarté du parcours normé, afin de tracer sa propre route. L’école se termine pour lui en troisième, à un âge où on est encore censé y aller, et c’est la rue – la jungle, comme sur le visuel ? – qui finit par l’accueillir. La madre laisse trainer son fils, La Squale deale un peu, pour s’occuper et pour subvenir à ses besoins, et la street le pousse rapidement dans les bras, non pas de Morphée, mais entre ceux, moins douillets, du pénitencier. Lui qui ne lisait pas un bouquin à l’école en lira quelques-uns, en sortant, et en joignant le prestigieux Cour Florent du XIXe arrondissement. Il y découvrira Shakespeare (une vidéo l’atteste), et la curiosité pour l’objet livre, qui le poussera, ensuite, à écrire à son tour ses propres ressentis. Le jeune homme a toujours aimé écouter les histoires ? C’est à son tour d’en raconter.

Sur le visuel de ce premier album, l’enfant sauvage de Truffaut – ou plus sûrement, celui du Livre de la Jungle, c’est-à-dire Mowgli – est justement plongé en pleine lecture d’un autre livre, celui de Bendero  cette fois, l’alter-ego que Moha La Squale a créé en commençant à poser sur quelques feuilles de papiers les contours de sa propre histoire. L’album, pas de hasard, se divise comme un roman que l’on aurait pris soin de correctement découper – prologue, chapitres, épilogues – et confirme qu’il faut bien voir avec cette pochette, fait rare et notable, la toute première étape de l’album, et l’ouverture obligatoire vers ce qui est sur le point de suivre.

« Je suis la rue, la mère des enfants perdus »

Et si le regard de cet enfant-là, effectivement très semblable au copain de l’ours Baloo, s’avère tellement plongé dans sa lecture qu’il ne semble pas voir autour de lui les regards menaçant qui l’entoure, celui-ci ne paraît pas pour autant courir un grand danger. C’est que près de lui se trouve un couteau (il sait se défendre) et qu’au-dessus de lui, perchée sur une branche, se trouve une lionne, semblable encore à un autre personnage de Disney – des citations que la jurisprudence PNL autorise désormais -, celle de Sarabi, la maman de Simba dans Le Roi Lion. Rassurante, c’est la figure de la mère protectrice et essentielle que l’on doit certainement voir ici, sur la pochette d’un rappeur qui la cite à plusieurs reprises, cette mère qu’il regrette d’avoir déçu un temps (le temps de la zonzon), mais dont il est heureux désormais de faire la fierté (le temps de la signature en major). « Je suis la rue, la mère des enfants perdus », chantait la Marseillaise Keny Arkana.

À proximité également, un éléphant en peluche et quelques bananes, qui rappellent le single « Bandolero », rapidement devenu disque d’or, où La Squale rappelait le temps du petit banditisme et du deal de bas-étage. Les bananes pour la référence au quartier dans lequel il a grandi et auquel il a dédié un morceau – La Banane, XXe arrondissement – et la peluche de l’éléphant afin de symboliser cet enfant contraint de devenir bien trop rapidement un adulte. Et peu importe les embuches d’hier et les menaces toujours présentes : avec la force de son propre savoir-faire (le feu qui brûle, sans briquet à proximité), La Squale a touché le butin (le coffre, qui déborde d’or). Reste à ne pas se noyer (la cascade en arrière-plan) dans ce qui ressemble pour l’heure à l’idéal du paysage paradisiaque…

Le son

Sorti de nulle part, Moha La Squale est devenu en un tout petit peu plus d’un an et grâce à un impact hallucinant sur les réseaux sociaux la nouvelle idole d’un rap français qui se passe, cette fois, des tendances du jour (l’autotune à outrance) pour baser plutôt son succès sur les socles d’hier (le texte brut et autobiographique, les citations cinématographiques récurrentes…) Enfant de la rue, puis du Cour Florent, l’histoire de Bendero (l’alter-ego de La Squale) vient de connaître un premier acte sans doute trop rapidement livré (sur les vingt-quatre morceaux que comportent l’album, chiffre important, peu se distinguent véritablement). Reste à savoir si sa maison de disques, pressée de surfer sur la vague La Squale, l’obligera à livrer, plus vite que prévu, les contours de son épilogue…

Moha La Squale (Facebook / Twitter / Instagram / Youtube)

Moha La Squale, Bendero, 2018, Laodicé / Label Elektra France

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