Mattiel x Jason Travis – Satis Factory


C’est une passion pour les lumières chaudes, désertiques, et une voix qui sonne comme celle de Catherine Ringer, qui signent le deuxième album de l’artiste géorgienne Mattiel Brown qui clame, à travers cet artwork, une forme de naissance, de libération.

Factory girl

À peine visible, camouflée, comme un caméléon aux cheveux foncés dans un paysage industriel dominé par un ciel forcément très gris, l’américaine Mattiel Brown (son nom de scène, c’est juste Mattiel) pose en effet devant une usine « à la Willy Wonka » (c’est elle qui le dit) qui, comparée à elle, paraît gigantesque (elle l’est sans doute), et qui se colore d’un jaune sale, le même que celui de la tenue que porte la jeune femme, qui fixe l’objectif. C’est que son second album (le premier, simplement nommé Mattiel, sortait en 2017), elle l’a nommé avec l’aide d’un jeu de mots (Satis Factory, pour « satisfaction » et « factory ») qui renvoie donc à ces usines dans lesquelles on s’entasse, et dans lesquelles on étouffe, souvent, à force de répéter chaque jour, lorsque l’on se trouve tout en bas de la tragique échelle sociale, les mêmes gestes à la chaîne. Dans la région d’Atlanta, d’où elle est originaire, c’est auto, boulot, dodo, et la banalité toujours reproduite et toujours sur le point de vous péter à la gueule.

Au moment de composer les morceaux qui deviendront bientôt ceux de Satis Factory, Mattiel ressent justement, dans sa vie à elle, le poids titanesque du commun, du monotone, de l’ennui qui ronge tout. Elle fait de la musique, mais à côté, car ceux qui peuvent se permettre le luxe de créer à longueur de journées sont rares, elle doit jongler avec un autre boulot, de ceux dont on pourrait dire qu’ils sont « alimentaires ». Elle bosse pour la société MailChimp, en tant que designer et illustratrice, ce qui l’enchante peu. C’est pas l’usine, mais pour elle à ce moment-là, c’est pas loin. « Satis », en latin, renvoie vers l’idée de « suffisant », « d’adéquat ».  Ajouter l’usine à ça, on touche au but, et on se rapproche de ce que Mattiel voulait signifier lorsqu’elle songeait à la manière d’illustrer son disque. Elle raconte :

« Je cherchais sur Google Maps un endroit monotone, car j’avais besoin de quelque chose de représentatif de ce à quoi je voulais ressembler (…) Jason Travis, qui a également photographié le premier album, s’y est rendu avec moi et j’ai sauté une clôture – je n’étais probablement pas censé le faire – un dimanche où il n’y avait personne. »

Mattiel x Jason Travis – Mattiel (2017)

Il y a l’idée de l’usine, du monotone, de la pénibilité etc. Mais il y a aussi, avec cette photo de Jason Travis, celle de libération. Car Mattiel ne se trouve pas à l’intérieur de l’usine (contrairement au clip de « Keep the Change », par exemple), mais bien à l’extérieur. La factory est derrière elle, inactive et figée, comme si elle était sur le point, définitivement, de faire partie du passé. Car l’américaine a fini par lâcher ce job qu’elle ne supportait plus, et à franchir le cap, toujours risqué mais courageux, de se consacrer intégralement à la musique. « Je pense que l’idée m’a fait peur pendant un certain temps. Mais rapidement, vous réalisez que cette vie que vous vivez, apparemment sûre et structurée, n’est pas vraiment sûre et structurée (…) Tout pourrait tomber en morceaux, y compris ce travail apparemment très sûr. Il n’est finalement pas si effrayant d’entrer dans quelque chose de nouveau ».

Steppe

La nouveauté, on la retrouve également dans le travail de Jason Travis, ce photographe qui est également graphiste et qui avait déjà signé le premier album éponyme de Mattiel. Habituellement fait d’épreuves de couleurs extrêmement vives et très riches dans leur contraste, c’est un jaune pastel qui domine dans ses deux collaborations avec la jeune artiste, le jaune d’un soleil qui s’éteint sur un désert forcément américain. Il y a quelque chose de presque texan non seulement dans la lumière qui s’y dégage, mais aussi dans son message, et dans cette steppe à la fois marquée par sa poussière, par une prédominance du moi, de l’artiste qui ressort, toute-puissante, sur les deux artworks.

Le son

Ce second album de l’américaine Mattiel, judicieusement nommé, se fait blues, americana, psyché/surf, délibérément vintage, et vient d’Atlanta, là où la trap-music, qui est sans doute l’opposé exact de la musique de Mattiel, a émergé. Il se fait également le porteur d’une idée, qui paraît simple mais qui ne l’est en réalité pas tant que ça : la liberté vraie se saisie, s’attrape en vol et se guette, et ne s’offre pas au premier venu. De l’usine et de la monotonie éternelle, il existe toujours, car les plans initiaux l’ont pensé ainsi, une porte de sortie. Reste à vouloir la trouver.

Mattiel (Facebook / Twitter / Instagram / Bandcamp / YouTube)

Jason Travis (Site officiel)

Mattiel, Satis Factory, 2019, [PIAS] / Heavenly Recordings, artwork par Jason Travis

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