Leon Vynehall x Pol Bury x Trevor Jackson – Nothing Is Still


Utiliser l’œuvre (graphique, photographique, dessinée ou picturale), conçue par un autre, afin d’illustrer une œuvre sonore, qui prend le plus souvent au XXIe siècle la forme d’un album, qui n’avait jusqu’alors pas eu l’occasion de trouver d’illustration visuelle. La démarche peut toujours paraître étonnante, et surtout lorsque l’on parle de musiciens ou de compositeurs (ou ici de producteurs) dont l’ouvrage témoigne depuis longtemps d’une volonté d’associer l’art musical, non pas seulement à l’idée de pur divertissement, mais à celui de pure création.

La vie des autres

Cette idée-là, quand on s’interroge un peu, n’est en réalité pas plus curieuse que celle qui accompagne ces auteurs qui introduisent un roman, et la démarche est fréquente, avec les mots des autres. L’acte créatif, bien sûr, n’est pas inné, et prend toujours racine dans les idées qu’on a vues développées par ceux qui ont eu la possibilité de les formuler avant.

Le producteur Leon Vynheall, ainsi, et au moment de penser son concept-album Nothing Is Still – un disque qui revient sur la trajectoire de ses grands-parents qui avaient dû, dans les années 1960, quitter l’Angleterre et Southampton pour les États-Unis et New York – a vu dans l’œuvre du peintre, sculpteur et penseur belge Pol Bury (1922-2005) une connexion tellement idéale qu’il a décidé de faire de l’une de ses photographies (tirées de sa collection de Cinetisation) la pochette de cette œuvre pourtant tellement personnelle.

L’album du new-yorkais, impliqué dans un processus créatif qui l’occupait depuis de longues années (c’est souvent le cas lorsqu’on se lance à la recherche de son propre passé), avait même accompagné l’album d’un roman, coécrit avec Max Sztyber. Sufjan Stevens, qui avait raconté lui aussi il y a trois ans l’histoire de sa famille (plus proche, il est vrai, puisqu’il s’agissait de celle de ses parents) avait par exemple pour sa part fait le choix, plus classique et attendu, de l’illustration de l’album par une vieille photo de famille… Pour Vynheall, cette photo de famille-là portera le seau du Surréalisme, et émanera de l’esprit d’un Belge né quarante ans avant l’arrivée de ses grands-parents sur la terre qu’il habite désormais…

« Symbole de précision et de calme d’une méditation en action »

Choix étonnant, choix évident. En 1967, date à laquelle Pol Bury a conçu ce cliché, l’artiste flamand formulait en effet l’idée de « cinétisme », et d’œuvre en mouvement, « symbole de précision et de calme d’une méditation en action ». Sur ce visuel réutilisé par Vynheall, fait de noir et de blanc (le cinéma a imposé l’idée qu’avant les années 70, le monde n’était fait que de noir et de blanc…), justement tiré de la série Cinétisme, le pont new-yorkais George Washington (un pont suspendu qui traverse l’Hudson River, entre la ville de New York et celle de Fort Lee) se trouve décomposé par une douzaine de spirales, curiosité géométrique donnant à l’imposant pont de béton des allures de faille temporelle dangereuse.

Et c’est cette idée de réalité non figée, de temps qui se permet encore quelques ondulations (c’est ce qui arrive lorsque l’on plonge ses mains dedans), qui a certainement attiré le producteur, lui qui l’affirme fermement, avec le titre même de cet album : Nothing is Still. « Rien n’est immobile ». Et surtout pas le temps.

Le son

Lancé à la recherche de son propre passé, le producteur Leon Vynehall raconte l’histoire de sa famille, et aussi celle de toutes les autres (les États-Unis sont, viscéralement, une terre de migration) par le biais d’une electronica progressive, contemplative et minimale, jonchée de quelques field recordings utilisés afin de témoigner d’une époque révolue : celle durant laquelle ses grands-parents ont dû quitter la cité portuaire de Southampton pour joindre celle de New York. Une odyssée dangereuse, mais aussi pleine d’espoirs, qui abouti à l’un des très grands albums, rayon musique intellectro, de l’année 2018.

Leon Vynehall (Site officiel / Facebook / Instagram / Twitter / Soundcloud / YouTube)

Trevor Jackson (Site officiel)

Leon Vynehall, Nothing Is Still, 2018, Ninja Tune, photo originale de Pol Bury, design graphic par Trevor Jackson

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