LENPARROT x A Deux Doigts – And Then He


Le garçon LENPARROT, ce chant assuré et fragile, ces textes bouleversés, ces espoirs sans certitudes. Le duo À Deux Doigts, ce noir et blanc dur, plein d’une poésie noire, de rêveries enfantines, de réalités obscures. La collaboration entre les deux entités tient de l’évidence absolue. Parfois, ça doit être comme ça, et surtout pas autrement. Ici, le coup de foudre est d’abord unilatéral. Mais c’est que l’autre n’avait pas encore eu le temps de laisser traîner le regard là où il allait bien falloir regarder, et pendant longtemps.

« En découvrant le travail d’À Deux Doigts, je savais que ce serait parfait… »

Romain Lallement, ancienne voix de Rhum For Pauline, est au tout début du projet LENPARROT, aventure solo, lorsqu’il tombe sur le travail d’À Deux Doigts, duo que forme ensemble Anne Chamberland et Grégoire Canut (« dessins et sérigraphie à quatre mains », résument-ils, pour faire court), un duo qui se voit alors accorder carte blanche dans le magazine Kostar. Romain, lui a déjà pensé à ce qu’il voulait, et surtout à ce qu’il ne voulait pas, visuellement parlant, pour ce projet solo.

Rhum For Pauline x Cyril Pedrosa – Leaving Florida

Il se rappelle : « Je ne voulais pas mettre ma gueule en avant, avec une photo ou autre. Je voulais quelque chose de dessiner, un prolongement de l’univers que j’étais en train de fabriquer. Même avec la dématérialisation de la musique, c’est important d’avoir des visuels qui attardent les yeux. De laisser ces yeux se reposer sur un support graphique fort. En découvrant le travail d’À Deux Doigts, je me suis dit que ce serait parfait, d’autant plus que j’ai découvert que l’on fréquentait les mêmes endroits, à Nantes ! ». Ne reste plus, alors, qu’à forcer le destin.

À Deux Doigts x Kostar – Couverture

Ou à le laisser faire, en l’occurrence. Car quelques jours avant son tout premier concert, minimal et confidentiel, en 2014, au Blockhaus de Nantes (un vestige de la Seconde Guerre mondiale qui accueille, lorsque l’occasion s’y prête, quelques concerts), Romain voit passer ces deux silhouettes, immédiatement identifiées.

« Je les ai croisé un jour alors que je bossais encore dans un café à Nantes, et je leur ai couru après pour leur demander de venir à mon concert le soir ! ‘’J’aime beaucoup votre travail, je fais un concert, venez me voir ! Voir si on peut faire quelque chose ensemble !’’ Ils sont venus. Ils ont été très sensibles au concert. à partir de là on a réfléchi à bosser ensemble. et on est surtout devenus inséparables. On passe le plus clair de notre temps ensemble, et on a aujourd’hui une dizaine de collaborations à notre actif… »

LENPARROT x A Deux Doigts – Live @ Café Flesselles

La première de ces collab ? Une affiche pour le premier « vrai » concert donné par LENPARROT, et pas cette fois juste devant les copains fidèles. C’est en juillet 2014, au Café Flesselles, toujours à Nantes, entouré de musiciens, cette fois. Et là déjà, visuellement parlant, le coup de grâce. « Pour sceller une aventure commune, je ne pouvais pas être mieux servi ! Il y a une violence et une beauté dans ce dessin qui se trouvent étroitement mêlées. Et ce travail magnifique sur les yeux… »

LENPARROT x À Deux Doigts – Les yeux en cavale

Les yeux, encore eux, focalisent le regard, très vite, sur le deuxième artwork (et pour le troisième aussi) réalisé par le duo pour LENPARROT, et pour son tout premier single. « Là, c’est mon visage avec ce truc noirâtre à la place des yeux. Ça vient du titre du morceau – « Les yeux en cavale » – et du film dont je me suis un peu inspiré pour ce morceau, un film d’épouvante, Les Yeux sans Visage, 1959. C’est une inspiration libre, bien sûr. J’avais été traumatisé par ce film étant plus jeune… »

LENPARROT x À Deux Doigts – Affiche Chien Stupide

L’enfance, et les traumatismes qui y sont liés, c’est justement l’un des leitmotivs centraux d’À Deux Doigts, dont certaines figures rappellent les travaux dessinés, au moins aussi dérangés, de Jérôme Zonder, dans leur manière de désacraliser cet âge béni (l’enfance) et d’en faire l’âge des dérives, volontaire ou non, les plus cruelles.

Une fascination pour le gore, ou pour le très bizarre du moins, souvent transcrite chez LENPARROT, fasciné lui aussi, semblerait-il, par le beau qui peut parfois transparaître dans le gore, dans l’inquiétant, dans l’étrange. Les visuels d’A fake prophet, d’Aquoibonism, ou de Naufrage, confirment cette tendance. Dans tous les cas, le travail à la mine sur papier d’À Deux Doigts est d’une élégance et d’une poésie rare. Dans un coin de la tête, forcément, les travaux de Charles Burns, l’auteur du chef-d’oeuvre absolu Black Hole.

 

LENPARROT x À Deux Doigts – Amedeo’s wife

Charles Burns – Black Hole

Bizarre, dada, sexué

Et puis, lorsqu’il fut question de discuter de l’identité visuelle de l’album, qui mit trois années à émerger, une orientation quelque peu différente fut trouvée. Romain : « Sur les deux premiers EP, il y a quelque chose d’inquiétant, d’énigmatique, de profondément mélancolique. J’avais envie cette fois de quelque chose de plus doux, d’ensoleiller, de plus léger peut-être, de quelque chose qui évoquerait le rapport amoureux, érotique, voir carrément sexuel. »

Monday Land, déjà, et ce très joli travail sur la sexualité suggérée, adoptait ce point de vue nouveau, quand Masculine ne suggérait plus rien du tout, mais affirmait. « La pochette de l’album And Then He, elle, est plus fine, plus suggérée, affirme Romain. Avec cette sorte de fleur, posée dans les mains d’un personnage. En arrière-plan, on a voulu placer cette végétation étrange, cette voix lactée onirique, et ce quelque chose d’un peu phallique. Quelque temps avant, Anne avait publié une photo par laquelle j’ai été complètement obnubilé au moment de la composition du disque (NDLR : celle ci-dessous). Ça a joué dans notre choix de l’artwork final, et dans la volonté de proposer quelques chose de moins inquiétant, de plus érotique, de plus amoureux, de plus enlevé. J’ai beaucoup regardé Twin Peaks pendant la composition du disque : c’est peut-être pour ça que l’artwork, je ne sais pas très exactement ce que c’est. C’est comme si j’avais vu une forme pendant un rêve, et qu’elle était là ».

Chacun ainsi, doit décider quoi voir ici, larve mutante ou évocation d’une sexualité excitante. « Anne et Grégoire, lorsque je leur parle de telle ou telle référence, ils arrivent avec l’artwork à un point de concordance parfait entre leur interprétation et la mienne. LENPARROT, c’est rattaché à l’inconscient tout le temps, à des souvenirs d’enfances entremêlés avec des rêveries. Cet artwork en est l’illustration parfaite ».

Le son

Romain Lallement et sa voix d’orfèvre, après l’aventure Rhum For Pauline, se retrouvent à exposer rêveries, réalités, fantasmes, espoirs, sur un album amoureux et mélancolique, celui de LENPARROT, garçon fait de noir, de blanc, et paradoxalement, d’une chaleur folle. Voix soul, instrumentations au piano, résultat spleen. La pop des jours de pluie (marche aussi avec « larmes »), lorsque l’on espère voir venir, très vite, le soleil.

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À Deux Doigts (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram / Vimeo)

LENPARROT, And Then He, 2017, Jour après jour après jour, 41 min., artwork par À Deux Doigts

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