La Mverte x Audrey Kitchkirikian – A Game Called Tarot


La Mverte - Audrey Kitchkirikian - A Game Called Tarot

Au tarot, du moins dans sa version divinatoire, la treizième carte est traditionnellement une allégorie de la Mort, la plupart du temps représentée par un squelette en train de faucher ce qui se dresse devant son passage. De mauvais augure, elle poursuit la tradition liant le nombre 13 à l’arrivée de malheurs inéluctables, une tradition héritée (c’est en tout cas l’une des origines acquises) de superstitions chrétiennes. Il y avait 12 apôtres lors de la Cène, le dernier repas de Jésus. Le 13e apôtre est Judas…

Alexandre Berly, qui sous sa disco noire et ses beats techno glaciaux, camoufle son projet La Mverte (prononcez « muerte », comme « mort » en espagnol), n’a pour sa part trahi personne au point de le conduire à la crucifixion au sommet du Golgotha (et pas même Yan Wagner, qu’il accompagne parfois au synthé en live). S’il se réapproprie la symbolique lourde et morbide de cette treizième carte, et s’il en fait le visuel de son second EP A Game Called Tarot, le DJ et producteur fait, plus simplement, à la fois référence au nom de son projet et à celui de ce second EP, paru ce mois-ci chez Her Majesty’s Ship (David Shaw & The Beat, DBFC, Mijo…)

L’allégorie de la Mort

La Mverte, c’est donc la Mort. Ici, sur ce visuel réalisé par la styliste Audrey Kitchkirikian (novice dans l’exercice), cette Mort est à la fois personnifiée par le biais du « squelette mouvant » et par celui de la « Grande Faucheuse » (une allégorie issue de la Renaissance italienne et reprise mille fois depuis). Avec le manteau capuchonné noir pour compléter le tout, la panoplie serait parfaite. Dans l’état, on pense à la toile allégorique (La Grande Faucheuse) qu’en faisait le peintre russe Nikolay Tarkhov quelques temps après la fin de la Grande Guerre, dans laquelle il symbolisait les morts de 14-18 tombés au champ d’honneur en faisant intervenir ce squelette anthropomorphe qui fauchait les corps comme d’autres balaient les poussières dommageables.

Nikolai_A._Tarkhov_-_La_grande_faucheuse

Ici, sous l’arme blanche du mort-vivace, pas de Poilus décédés, mais des crânes sans peau jonchés sur le sol. Sur ce visuel, qui dénote diamétralement de celui du premier EP de La Mverte (Through The Circles, 2013) qui focalisait alors l’œil sur son auteur et sa mélomanie du vinyle, figurent aussi un manuscrit, et un globe, qui fait peut-être référence, si l’affaire est intellectualisée à ce point, au titan grec Cronos, souvent représenté justement dans l’imagerie d’Épinal, lorsqu’il n’est pas en train de dévorer ses enfants (on connaît les célèbres tableaux de Goya et de Rubens) portant un globe surmonté d’une faux.

L’allégorie du hasard

La Mort, ses allégories éculées, ses lendemains ombreux. On en oublierait presque que le nombre XIII, si on le considère à travers un prisme tout autre (comme celui du tarot de Marseille, qui juge la 13e carte porte-bonheur ?) peut aussi être signe de renouvellement, de nouvelle chance, de renaissance. Et que La Mverte a pris soin de nommer les titres de son EP afin qu’ils évoquent tous le jeu aux 78 cartes (« A Game Called Tarot », « The Wicked Game », « The Wheel of Fortune »), automatiquement synonyme de hasard, de destin, et de fortune. Reste à savoir à quelle superstition se raccrocher.

La Mverte x Through The Circles

Le son

Avec A Game Called Tarot (que l’on peut acheter ici), La Mverte pousse encore plus loin son attirance pour la synth-wave ombrageuse et anxiogène, en englobant les beat technoïdes et les mélodies disco dans un son plus épais, plus brut encore que sur son premier EP Through The Circles, qui avait déjà imposé la marque de ce Français invocateur des abysses. Cet EP-là, qui invite aussi Alejandro Paz pour un remix percutant, explore le destin et ses aléas hasardeux, symbolisés par la carte XIII. S’il parvient à sortir de la camisole clair-obscur battit ici, pas besoin des cartes pour savoir qu’il s’imposera véritablement sur la scène techno française, aux côtés de ses semblables Rebotini, Wagner, DBFC et autres David Shaw & the Beat.

La Mverte (Facebook / Twitter / SoundCloud)

La Mverte, A Game Called Tarot, 2015, Her Majesty’s Ship, 24 min.

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