La Chica x Baptiste Piechaud – Cambio



Ici, les visages de luchadores mexicains, affichés magistralement sur les murs d’immeubles sans cimes. Là, des masques portant les traits des Diablos de Yaré, ces figures diaboliques qu’on agite au Venezuela, dans la région de Miranda, neuf jeudis après le Jeudi Saint, au cours  d’une cérémonie qui confronte traditions chrétiennes et traditions païennes. Là encore, une image de Maria Lionza, cheveux noirs et couronne sur la tête, divinité emblématique du Venezuela qui s’avère être à la fois « symbole de force féminine et initiatrice de rituels qui permettent d’ouvrir les yeux et d’élargir la conscience ». Au centre de tout, un regard bleu, résolu et profond, qui paraît être prêt à en découdre (preuve en est, ces rayons qui s’extraient des yeux, comme s’il s’agissait là de quelque entité mystique / extraterrestre). Le visuel de Cambio, pochette du premier album de La Chica constituée par l’illustrateur français Baptiste Piechaud, est un collage, et l’assemblage, autour d’une figure clairement identifiée (celle de Sophie Fustec, aka La Chica), de symboles articulés dans des directions éparses.

L’Homme vs la Nature ?

Si certains de ces symboles sont ainsi ici afin d’évoquer le patrimoine personnel de La Chica (le badge de Paul McCartney sur la veste est là pour rappeler l’importance des Beatles dans la vie de Sophie, dont elle parle comme de « son groupe pop préféré »), d’autres sont là afin d’offrir un écho visuel à un album qui « se veut celui de la transformation, de l’éveil et de la métamorphose ». Si, à titre d’exemple, on croise ainsi Godzilla, dans ce tableau surréaliste, c’est que l’iguane inoffensif devenu monstre marin géant, la faute à des essais nucléaires qui, dans le Pacifique, ont bouleversé l’ordre ordinaire des choses, symbolise, non seulement son amour pour les comics, mais aussi « l’altération de la nature » et « la menace que l’homme fait peser sur lui-même, et sur son propre avenir ». Même démarche pour les vélociraptors, qui se baladent, comme dans l’épisode II de Jurassic Park, dans les herbes hautes, menaçant les humains qui ont tenu à les faire revivre 66 millions d’années après la fin de leur extinction naturelle.

« La pochette, volontairement foisonnante, reprend le même processus de création que je mets en oeuvre dans mes compositions, mélange de textures et de références anciennes et modernes », nous dit Sophie, qui insiste, là encore et comme dans sa musique, sur la rencontre fusionnelle des cultures européennes et latino-américaines. La pochette, comme l’album tout entier porté par un nom évocateur – Cambio, c’est-à-dire « changement » – est aussi la manifestement d’un désir de métamorphose individuelle (le fait de se lancer en solo après de nombreuses expériences avec d’autres est l’un de ces changements, mais pas le seul), et également, et cela les symboles utilisés au sein de la pochette en témoignent, une évocation de « la situation catastrophique dont le Venezuela est victime depuis de trop nombreuses années ». C’est que Sophie possède la double nationalité française et vénézuélienne, et a passé suffisamment de temps dans le pays sud-américain pour se sentir concerné par une situation qui, depuis que l’opposant Juan Guaidó s’est proclamé président à la place du président Nicolàs Maduro, ne cesse de dégénérer. Le changement, mais pas n’importe lequel ?

Le son

Chez La Chica, lancée dans l’aventure solo après l’aventure 3SOMESISTERS, la musique pop prend la forme d’un patchwork disparate au sein duquel dialoguent des sonorités R&B, cumbia, électroniques, psychédéliques, « kaléidoscope d’influences aux allures de disque pop moderne absolu, partagé entre les percussions et chants traditionnels d’Amérique Latine, l’introspection des harmonies pop occidentales et la fureur guerrière portée par de véritables odes à l’indépendance féministe ou à celle des pays sud-américains en proie à des troubles sociaux-économiques majeurs ». Le disque d’un monde   où les sociétés parlent souvent le même langage (le charme et les ravages de la mondialisation), et où certaines d’entre elles tendent à basculer, de nouveau, dans un nationalisme dangereux et populiste. Le disque, aussi, d’une âme, celle de Sophie, consciente de la nécessité de son propre renouvellement mental, qui passe en l’occurrence, belle vertu de cet art-là, par la musique.

La Chica (Site officiel / Facebook / Instagram / YouTube)

Baptiste Piechaud (Site officiel)

La Chica, Cambio, 2019, Bendo Music, artwork par Baptiste Piechaud

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