Kendrick Lamar x Denis Rouvre – To Pimp A Butterfly


Kendrick Lamar x Denis Rouvre – To Pimp A Butterfly

« Every nigga is a star », annonce Kendrick Lamar sur le funk-acide « Wesley’s Theory » en introduction de son troisième album To Pimp A Butterfly. Et si Kendrick l’annonce par les mots, d’autres passent aux actes. Car des niggas, parce qu’ils se prennent véritablement pour des stars all acces ou parce qu’ils bénéficient d’un photomontage diablement efficace (on doute que le jardinier et le chef de sécurité du lieu aient été favorables à un tel investissement de la pelouse…), ils sont une vingtaine à s’étaler, billets de banque dans les mains, tétons à l’air, chaînes en or et bouteilles ouvertes, sur la pelouse de la Maison-Blanche, le tout pour les besoins de la pochette rentre-dedans de ce troisième album dont la superbe photo originale est signée par le Français Denis Rouvre (dont le travail oscille entre photographies réalistes, portraits brutalisés et mises en scène ichtyophiles). À la cool, comme un dimanche après-midi dans le jardin d’un pote un peu (beaucoup ?) loubard, résidant dans une banlieue pas tellement favorisée de Los Angeles (comme à Compton, par exemple, là où Kendrick Lamar a justement grandis).

Une photographie politique

To Pimp A Butterfly (littéralement, « prostituer un papillon »), malgré les apparences premières, n’est pourtant pas à proprement parler un album « cool ». On le constate d’abord par le son, en mesurant l’écart entre les samples solaires (entre le p-funk et la soul jazzy) qui parcourent les seize pistes de l’album et les lyrics abrasifs, ultra-réalistes et contestataires jonchés par-dessus. On le constate ensuite en posant un œil plus attentif et plus reculé sur la pochette, qui sous ses allures de gros délire à la Spoof Moovy (une parodie débile et branleuse du culte Menace II Society), décèle en réalité un véritable manifeste politique particulièrement engagé. En se faisant, plus que celle de Good Kid, M.A.A.D City (que l’on parle de la version originale ou de la version deluxe), cette pochette se rapproche plutôt de celle du premier album de Kendrick Lamar, Section.80, qui exposait l’attirail complet et paradoxal du gangster comme on peut l’envisager dans le Sud de la Californie (balles de flingues, biftons, pipe à crack, Holy Bible…)

En invitant sa bande de loubards hilares sur le seuil investi de la Maison-Blanche, Kendrick Lamar trouve un moyen efficace de symboliser en image ce qu’il affirme en paroles. Il raille ainsi avec le cliché de Rouvre l’opposition séculaire entre Républicains et Démocrates, dont la guéguerre d’égo et d’idées est ici comparable à celle qui oppose les gangs des cités les plus défavorisées des États-Unis. Ces niggas blindés aux as sont ici afin de concurrencer la représentation iconique ultime du pouvoir étasunien.

Des hommes et des juges

Sous le poids lourd de la bande subjuguée, un juge (on le reconnaît grâce à sa robe et à son marteau qu’il tient encore dans sa main) git affalé sur le sol. C’est une manière d’insister sur ce pouvoir des gangs qui s’assoient sur la justice de la même manière que l’on s’assoit ici sur l’homme en robe. Et si celui-ci est blanc, ce n’est pas un hasard. Car To Pimp A Butterfly s’avère globalement black nationalist dans sa démarche (on en vient jusqu’à convoquer, sur le terminal « Mortal Man », les esprits et les paroles des deux immenses figures noires Nelson Mandela et 2Pac). Et parce qu’il faut voir aussi avec ce juge vaincu un rappel de ces nombreux magistrats californiens possesseurs de parts dans certains pénitenciers de l’état, dont on dénonce (autant que l’on défonce…) ici toute l’ambiguïté sournoise.

À ce juge blanc vaincu, et aussi à ces bouteilles parfois brandies comme des cocktails Molotov (c’est plus évident sur les visuels intégrés au livret CD de l’album), on peut aussi voir une référence aux émeutes de Watts (et à toutes les autres, jusqu’à celles plus récentes de Fergusion), quartier situé dans la partie sud de Los Angeles (celle de Kendrick Lamar donc), un quartier dont on sait qu’il est associé dans l’imagerie collective aux émeutes raciales qui ont touché la zone en 1965, faisant au total une trentaine de morts et des centaines de blessés après le passage à tabac par les forces policières d’un jeune Afro-américain…Et ce n’est pas un hasard si 2015 marque le cinquantième anniversaire de ces émeutes mémorables…

Il n’y a que des hommes sur cette photo, qui ne comporte par conséquent pas de femmes. Et cette présence élevée de testostérones a sans doute été validée, car certains réflexes culturels sont décidément bien ancrés dans les esprits, afin d’insister sur l’agressivité déjà évoquée des protagonistes. Les enfants présents sur la pochette, eux, indiquent que la lutte (contre le pouvoir officiel, et contre celui qui règne en sourdine…) concerne aussi les générations à venir. Leur présence peut aussi rappeler la discographie récente de Kendrick, puisque l’on se souvient que la trame narrative de Good Kid, M.A.A.D. City, cet album qui avait fait exploser le protégé de Dr. Dre (Kendrick est signé sur le label du Doc, Aftermath Entertainment) à la face du public, nous faisait vivre le parcours d’un gamin (Kendrick himself) dans cette banlieue délétère et trompeuse qui l’avait vu grandir.

Le rêve américain ?

Une vision plus optimiste du visuel permet de voir ici une référence évidente à ce rêve américain mille fois conté, mille fois fantasmé, et porté ici à son apogée. Des gangsters de la banlieue de L.A., des liasses qui débordent, devant la Maison-Blanche : l’ascension sociale visible est ici grandiose. C’était le sens que suggérait d’ailleurs Kendrick lui-même, lorsqu’en mars dernier, au moment du dévoilement de la pochette de son album, il postait sur son compte Instagram (un réseau social sur lequel le rappeur compte 2 posts pour 1,3 millions d’abonnés…) ces quelques mots évocateurs :

« Don’t all dogs go to heaven? Don’t Gangsta’s boogie? Do owl shit stank? Lions, Tigers & Bears. But TO PIMP A BUTTERFLY. Its the American dream nigga…. » – lil Homie.

Et Barack Obama, dans tout ça, encore résident officiel pour l’heure de cette demeure qui apparaît en arrière-plan de la photo ? Il y a bien longtemps que le président américain, qui termine péniblement son second et dernier mandat en 2016, n’est plus le nigga le plus en verve du pays. Et avec cette pochette, il semblerait même qu’il ne soit même plus le plus cool associé à la Maison-Blanche…

Le son

Très loin des tubes planants et radiophoniques (« Money Trees », « The Recipe », « Swimming Pools ») de Good Kid, M.A.A.D. City, qui avait suggéré le versant engagé de l’un des plus brillants rappeurs de sa génération, To Pimp A Butterfly est un album sans tubes évidents, qui préfère constater les défaillances d’une Amérique empêtrée dans ses paradoxes racistes et corruptibles plutôt que de parler aux foules élargies. Et pour manifester cet état politique et social tristement viscéral, Kendrick puise ses influences dans les tendances d’hier, glorifié par les teneurs du hip hop d’aujourd’hui (Flying Lotus est à la production, et Sounwave, Terrace Martin, Love Dragon, Pharrell Williams en composent certaines instru), et livre un album gorgé de samples funky, jazzy et soul (George Clinton, inventeur du p-funk à la fin des années 70, intervient d’ailleurs sur « Wesley’s Theory »). Un album essentiel, plein de rage et de courage.

Kendrick Lamar (Site officiel / Facebook / Twitter / Instagram)

Denis Rouvre (Site officiel)

Kendrick Lamar, To Pimp A Butterfly, 2015, Aftermath/Interscope, 79 min., pochette par Denis Rouvre

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